Le Bricabrac Schizophrénique

des idées en vrac, une pincée de bonne humeur et une bonne dose d’amitié…

 

VeÖ – chapitre V 4 janvier, 2011

Classé dans : fictions,Voyages en Ogäll — Ewillana @ 20:33

 


V.

Les Monts Neigeux



À Drakensvärt, l’agitation était à son comble. La nouvelle d’une Haxä s’étant enfuie à dos de Scythe afin d’échapper à son jugement s’était répandue comme une trainée de poudre parmi le peuple et avec elle s’était levé un vent de panique. Déjà, on cherchait les responsables d’une telle catastrophe et on préjugeait des conséquences de cette impardonnable négligence. Chacun redoutait en son fort intérieur une nouvelle levée des Haxä et des images de guerre, d’asservissement, de messes noires, ressurgissaient du passé comme un lointain cauchemar. Mais si prononcer le mot Haxä faisait frissonner d’horreur tout un chacun et suffisait à remémorer les pires moments d’Ogäll, il n’en avait pas toujours été ainsi. Il y avait de cela cinq cent ans, les Haxä vivaient au milieu de tous et formaient une caste vénérée pour ses pouvoirs et sa sagesse. On les croyait élus des dieux et leurs représentants sur terre. De fait, ils tenaient une place importante dans la vie religieuse en Öskaalie mais aussi dans tout Ogäll. Chaque caste de chaque comté était rattachée à un vaste réseau et le dirigeant de ce réseau était un Haxä à la puissance redoutable, appelé Vilmang. Vilmang était un être d’une extrême intelligence dont le coeur était aussi dur que la pierre. Une pierre qui n’en était pas moins dotée de failles infimes qui furent le début d’une longue période de souffrance pour le monde entier. Vilmang était ambitieux. Une ambition sans bornes ni refuge qui le conduisit à pousser ses pouvoirs toujours plus loin, au travers d’expériences obscures qu’il menait en secret dans son cabinet, seulement entouré de quelques pages et assistants. Il voulait découvrir l’essence de la magie et la posséder, ne plus faire qu’un avec elle, Être Elle. Ainsi ses pouvoirs ne seraient plus jamais limités par son humanité : faiblesse, fatigue, maladie, vieillesse… Il acquit rapidement la certitude que la réponse était uniquement en lui. Il aurait beau sacrifier illégalement toutes les créatures dotées de pouvoir anciens, il n’acquerrait jamais le secret de leur pouvoir. Mais s’il cherchait profondément dans les tréfonds de son âme, il trouverait là un puits intarissable d’énergie, il en était certain. Progressivement, il repoussa les limites de son corps et de son âme et ses années d’efforts et de sacrifices furent récompensées. Les digues de son humanité se rompirent et la magie jaillit dans sa toute puissance, comme un torrent furieux, indomptable. Mais si Vilmang avait pensé fusionner avec elle, il n’avait pas prévu de s’en trouver esclave. Pourtant, la magie ne lui laissa plus jamais un moment de répit. Elle le nourrit autant qu’elle exigea de lui et il devint à la fois l’être le plus puissant et le plus misérable que le monde d’Ogäll ait jamais porté. L’humanité qu’il avait tant cherché à fuir l’avait bel et bien déserté pour faire de lui un monstre hideux, blafard, amaigri, transfiguré par la magie jusqu’à son dernier degré. Il se cacha alors sous un manteau sombre à large capuche qui devint l’habit de l’Haxä. La magie attirant la magie, Vilmang n’eut plus qu’une idée en tête : fournir plus de combustible à la maitresse intransigeante qui bouillonnait en lui. Il révéla son nouveau visage au monde. Il choisit pour cela l’événement le plus important en Ogäll : tous les deux ans avait lieu un grand Conseil des Peuples réunissant tous les grands dirigeants, amis ou ennemis, pour discuter de l’avenir du monde. Cette année là, le Conseil avait lieu en Öskaalie, à Örnstad, la Cité de l’Aigle. Cette ville fortifiée avait été taillée à même la montagne. Elle était réputée imprenable de part sa position dominante sur le reste de la région et de son accès particulièrement difficile y compris pour ses habitants eux mêmes. Cela en faisait un lieu privilégié pour la réunion du Conseil, offrant un abri facile à sécuriser. Vilmang y vit une raison supplémentaire d’y faire la démonstration de sa supériorité, un exploit qui marquerait les esprits à tout jamais. Déjà deux années qu’il se tairait loin du monde, préparant son jour de gloire, dressant une armée prête à envahir le monde dès qu’il en donnerait le signal. Quand il fit une arrivée tonitruante en salle du Conseil, personne ne le reconnût d’abord. Puis la stupeur fit place à toute autre émotion quand Vilmang révéla ses nouvelles marques et son visage hideux. Il s’exprima ainsi :

- Une nouvelle ère se lève. Aujourd’hui, la magie demande à trouver sa véritable reconnaissance. Le temps des Haxä est venu. Nous ne resterons plus cloitrés dans les temples. Soyez avec nous ou mourrez ! Il n’y aura pas d’autres alternatives pour les lâches et les rebelles.

Les dirigeants se levèrent tous en même temps et crièrent au scandale. Comment accepter une telle chose venant de cette caste si respectable ? Mais surtout, personne ne voulait croire que les Haxä puissent être assez puissants pour imposer de telles conditions. Mais Vilmang n’était pas venu négocier. Il sortit son bâton d’ébène de sous son manteau et l’éleva vers le ciel avant de l’abattre sur le sol. En quelques minutes, la ville entière fut rasée. De ce que fut Örnstad l’orgueilleuse, il ne resta que quelques remparts fumants. Quand plus rien ne bougea, Vilmang laissa quelques survivants traumatisés s’enfuir pour raconter le massacre qui avait eu lieu et répandre la nouvelle de cette catastrophe. Le monde se trouvait dès lors affaibli, la plupart des contrées se retrouvant sans dirigeants et devant faire face à une menace terrifiante à laquelle elles ne s’attendaient pas. Contre la magie nul n’était préparé. Vilmang lança ses armées sur le monde, méthodiquement. Les peuples qui vénéraient autrefois les Haxä les craignaient d’autant plus et se trouvaient presque incapables de se dresser devant eux. La terre entière fut bientôt noyée dans le sang des innocents. Très vite, certaines nations décidèrent de se joindre à Vilmang, pour ne pas mourir. Ces peuples furent aussitôt réduits à la servitude la plus totale et les autres massacrés jusqu’à complète reddition. Parallèlement, tout nouvel Haxä se devait d’être recensé et de rejoindre les rangs de l’armée de Vilmang sous peine de subir un sort funeste. Le monde sombra dans le chaos et la souffrance. Vilmang devint le maitre absolu en Ogäll. Il établit le siège de son pouvoir là même où il l’avait révélé, dans l’ancienne Cité de l’Aigle, plus communément appelée Monts Neigeux quelques siècles plus tard.

 


Grimma, lui, ne se faisait pas tant de soucis. Il ne suivit même pas les nouvelles. Quand le Conseil se réunit à nouveau pour discuter des recherches à mener et comment procéder, il croisa ses mains derrière son dos et attendit. Alwine Galenwan semblait plus dure et impénétrable que la plus froide des pierres des Monts Neigeux. Elle se maudissait de ne point avoir fait surveiller ce jeune fou de Samuel Amaralas qui, encore une fois, avait fait la preuve de son immense clairvoyance. La matriarche avait l’air furieux et inquiet, ce qui ne lui correspondait si peu, et les autres membres du Conseil grondaient. Alwine tenta tant bien que mal de calmer les ardeurs de chacune en défendant sa fille, mais ses arguments furent balayés par sa trop grande implication dans l’affaire. Finalement, elle baissa la tête, vaincue. Quand la matriarche demanda si quelqu’un avait des suggestions afin de retrouver la fille, Grimma prit enfin la parole, savourant l’intensité des regards posés sur lui :

- La magie contrôle déjà en partie la fille…. Mais heureusement pour nous, elle s’est échappée à l’aide d’un des Scythes de la Horde. Ils ont la particularité de ne répondre qu’à la magie et cette magie leur permet aussi d’être connectés entre eux et de communiquer. Laissez moi faire et nous n’aurons aucun mal à retrouver celui là ainsi que la fille. Ensuite, quand nous l’aurons retrouvée, je m’occuperais personnellement de son cas, si vous le voulez bien. J’ai bien peur de l’avoir encore sous-estimée et il est maintenant trop tard pour revenir sur notre décision.

La matriarche hésita un instant en son fort intérieur. Elle n’appréciait pas être commandée de la sorte par ce perfide, mais elle sentait qu’elle ne pourrait pas s’opposer à lui sans engendrer une pagaille sans précédent, et pas seulement au sein du Conseil. Il était temps d’éloigner cette menace de Drakensvärt. Et le plus tôt serait le mieux. Elle hocha donc la tête et Grimma quitta la tribune, entièrement satisfait par la tournure des événements. Au loin, un petit cheval bigarré s’enfuyait dans la nuit en direction des Rocheuses.

 

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VeÖ – chapitre IV 16 décembre, 2010

Classé dans : fictions,Voyages en Ogäll — Ewillana @ 20:59

IV.

Le verdict


C’était le moment de voter. En effet, lorsque le cas d’un Haxä posait problème, on devait procéder à un vote des membres du Conseil et la majorité décidait de l’avenir de l’individu concerné. En Öskaalie, ce principe était appliqué mais la matriarche votait en dernier lieu, donnant symboliquement la décision finale. De même si on aboutissait à une égalité parfaite (ce qui était impossible si tous les membres du conseil étaient présents), c’était l’avis de la matriarche qui était pris en compte. Les visages étaient graves ce soir là. Il y avait bien longtemps qu’on n’avait pas eu à prendre une décision aussi radicale pour la vie d’un citoyen de la cité. Grimma s’en moquait royalement. Dans tous les cas, il serait gagnant, l’important étant d’avoir semé le doute et la peur dans le coeur du Conseil. Si Saya mourrait ce soir, il n’aurait plus à s’en soucier. Si elle lui était finalement imposée, il s’en servirait comme bon lui semblerait. Et de ce qu’il avait pu en voir, se charger de son cas serait loin d’être une corvée. Le plus délicat était de savoir à quel point son intervention avait divisé l’assemblée. Il eût la réponse quelques instants plus tard quand la matriarche annonça solennellement :

- Ainsi, il est temps de voter, mes filles. Qui est pour laisser la vie à l’Haxä Saya Galenwan ?

On avait l’habitude de voter à main levée tous en même temps afin de limiter l’influence des autres sur son vote. Aussi, quatre mains se levèrent simultanément en réaction à cette question. C’était bien entendu Alwine Galenwan, mais aussi la sage Mektild Anur, la douce Sybille Ceres et l’impétueuse Bathilda Galarùr. Mais avant que quiconque ne dise quoique ce soit, Grimma déboula au milieu du cercle et protesta :

- Comment ? Alwine Galenwan est autorisée à voter avec tous les intérêts personnels qu’elle a dans cette affaire ?

À ce moment là, celles qui n’avaient pas encore voté approuvèrent et le camp opposé, lui, protesta que ce n’était pas protocolaire et totalement arbitraire d’évincer Alwine du vote à ce stade . La matriarche leva la main en l’air pour réclamer le silence et dit :

- Très bien. J’entends vos arguments, aussi le vote d’Alwine ne sera-il pas pris en compte. Nous avons donc 3 voix pour et 4 contre.

Les visages étaient blêmes à part celui d’Alwine qui bouillonnait de colère aux côtés de la matriarche. Dans quel camp Hera Soleres allait-elle se positionner sachant que la majorité était contre ? Grimma pensa qu’elle allait voter contre, pour ne pas se mettre à dos le conseil et éviter une escalade populaire en cas de problème. Très digne, elle mit fin à ses spéculations :

- En ce qui me concerne, je vote pour. Ainsi l’Haxä vivra.

Alwine n’en croyait pas ses oreilles. Sa fille allait vivre !! La matriarche allait à l’encontre de la majorité pour sauver Saya ! Elle en aurait pleuré de soulagement si elle ne s’était pas si bien contenue. Néanmoins, elle était bien la seule à se sentir le coeur aussi léger. L’annonce de la décision de la matriarche faisait grand bruit au sein des partisanes du « contre ». On criait au scandale, on accusait la matriarche d’être partiale et aveuglée par son affection pour Saya, qui était la fille d’une de ses proches collaboratrices. Grimma, quant à lui, fut surpris par une telle imprudence de la part d’Hera, si pondérée et prête à tout pour la sauvegarde de la Cité et de son trône. Mais soit, s’il fallait faire avec la fille, alors il la modèlerait à son idée et finirait par la manipuler comme une marionnette. Et si elle n’était pas assez docile, il la tuerait tout simplement, comme il en avait supprimés tant d’autres, des rétifs et des incorruptibles. La matriarche haussa le ton :

- J’espère que la chef suprême de Drakensvärt a encore le droit de voter selon son coeur et sa raison ! Ma décision est prise, qu’elle vous plaise ou non. Personne ne peut me taxer de partialité alors que j’ai accepté d’évincer Alwine lors du vote ! Quant à celles qui pensent que je ne suis plus compétente pour siéger sur ce trône, qu’elles viennent me défier officiellement.

Tout le monde se tut et la matriarche poursuivit :

- Nous sommes donc d’accord. Nous reste alors la seconde décision à prendre : L’Haxä ira-elle rejoindre la Horde aux Monts Neigeux  ? Que celles qui sont pour lèvent la main.

Toutes les mains se levèrent dans un même mouvement et Grimma se réjouit d’avance de ce nouveau défi qui s’ouvrait à lui.


À bout de souffle, Samuel s’accroupit sur le toit afin de ne pas être remarqué. La grande bâtisse où résidait Saya et sa mère n’était plus qu’à quelques mètres de lui. On ne distinguait la somptueuse villa que quelques tuiles rouges du toit et des têtes de palmiers l’entourant. En effet, la propriété était protégée par de hauts murs la séparant du reste de la ville et de ses habitants. C’était une précaution courante chez les gens de la haute société qui souhaitaient jouir de la plus grande intimité possible dans cette cité où il suffisait de tendre le bras à travers sa fenêtre pour voler son voisin. La mère de Saya était une personnalité politique de haut rang, elle avait donc amassé au fil de sa carrière de quoi faire construire une des propriétés les plus imposantes et convoitées de Drakensvärt qu’elle faisait jalousement garder par des gardes à l’entrée et des hommes chargés de faire des rondes de jour comme de nuit. Mais ce n’était pas un problème pour Samuel et Saya qui avaient l’habitude de se retrouver en cachette en utilisant une faille dans les mesures de sécurité d’Alwine Galenwan. En effet, il existait dans les murs d’enceinte un endroit plus irrégulier où le crépis à la chaux était tombé, laissant voir les pierres. Alwine avait maintes fois tenté de les faire recouvrir mais bizarrement, l’enduit ne tenait jamais. Elle avait fini par renoncer, ne sachant pas que sa fille et son meilleur ami s’ingéniaient à saboter le travail afin de conserver le privilège de leur liberté. Samuel sourit derrière son turban en repensant à ces nuits passées à gratter consciencieusement l’enduit frais, les sens en alerte afin de ne pas être surpris par un garde. Immanquablement, il repensa aussi à ces moments de pur bonheur passés sur le balcon de Saya où dans les branches du palmier leur servant de tremplin pour passer de la maison aux murs d’enceinte, refaisant le monde à deux, emmitouflés dans des couvertures, les yeux rivés sur la voie lactée. Ils parlaient à voix basse, l’écho de leurs conversations masquées par le souffle du vent froid venant des montagnes, et ils échafaudaient les plans de leur vie future, leurs rêves d’enfant paraissant aussi palpables et brillants que les étoiles qu’on semblait pouvoir toucher du doigt dans la nuit noire. Il revit la première fois où elle l’avait embrassé, lui, le gamin des rues, répondant à un défi qu’il s’étaient lancé quand il avaient une douzaine d’années. Elle l’avait regardé avec ses yeux rieurs et effrontés qui n’avaient peur de rien et sans ciller, elle avait posé ses lèvres sur sa bouche à lui, Samuel Amaralas. Puis, voyant que son visage virait au cramoisi sous son teint hâlé par le Soleil, elle avait éclaté de rire et lui en avait donné un deuxième, juste pour voir s’il pouvait encore changer de couleur. Samuel s’était senti affreusement gêné, vexé d’avoir perdu le pari, mais aussi incroyablement léger avec cette sensation de chaleur qui irradiait sa poitrine et faisait battre son coeur plus vite bien que le Soleil n’y soit pour rien. Il aimait plus que tout le sourire éclatant de Saya, ses lèvres douces et charnues, ses grands yeux clairs en amande qui semblaient toujours goguenards ou demander « pourquoi ? », ses pommettes hautes et son petit nez mutin planté au milieu de son visage comme un défi aux canons de beauté classique. Mais surtout, il aimait l’incroyable énergie et la liberté de Saya, son goût pour l’imprévu et pour la vie quelque soit sa forme. Elle n’avait pas sa place dans la tragédie qui se jouait aujourd’hui, elle était trop combattive et pleine de vie. Il refusait même cette éventualité sachant aussi que Saya serait tout aussi mal à sa place dans la forteresse glaciale et austère des Monts Neigeux, isolée du reste du monde qu’elle aimait tant. Un instant, il se demanda si elle avait changé depuis la révélation, si ce que la matriarche avait dit était vrai. Était il toujours son ami ? La connaissait il si bien ? Puis, il ferma les yeux et fit taire ses questionnements futiles. Sa seule préoccupation devait être de libérer Saya, de lui laisser une chance. Elle resterait son amie quoiqu’il arrive. Quand la nuit tomba brutalement, comme à son habitude en ces contrées arides, Samuel se mit en branle, ravi de pouvoir enfin transformer son angoisse sournoisement tapie dans son ventre en énergie. Comme un funambule, il marcha le long d’une poutre du toit soutenant une lampe à huile et sauta. Il se réceptionna dans un nuage de poussière en s’accroupissant au sol comme un félin en chasse, et attendit le passage du garde de l’autre côté du chemin. Quand celui-ci fut hors de vue, Samuel parcourut les quelques mètres qui le séparait des murs et de la faille sans faire un bruit et escalada souplement la muraille en s’appuyant sur les pierres irrégulières. Il avait fait cela si souvent qu’il pouvait grimper sans y réfléchir et il se demanda si cela n’était pas trop facile, finalement. Une fois en haut du mur, tapi comme une ombre dans l’abri des feuillages du grand palmier, il scruta les alentours et repéra une forme sombre sous le balcon de Saya. Un prédicateur chargé de surveiller l’une des issues de la chambre de Saya. Il était impossible de sauter du mur au palmier et du palmier au balcon sans se faire remarquer de lui et déclencher l’alerte générale. Il fallait donc le neutraliser. Le rythme cardiaque de Samuel se fit plus lourd, sa respiration plus calme. Il avait appris à maitriser ses émotions pour mieux se concentrer. Il attendit patiemment que le garde lui tourne le dos, puis il sauta et atterrit juste derrière lui, plaçant dans le même élan deux coups frappés du tranchant de la main sur la base du cou de la malheureuse victime qui n’eut pas le temps de se retourner. Il rattrapa l’homme qui s’effondrait déjà entre ses bras et le traina jusque derrière de hauts massifs de fleurs accolés aux murs d’enceinte. À peine prit-il le temps de balayer les traces de poussière dans le sol qu’il escaladait de nouveau le palmier, entièrement concentré sur son objectif.


Saya sentit un changement infime dans l’air de la nuit. C’était trop calme. Et puis, elle se retourna vivement en entendant le bruissement des feuilles. Elle connaissait bien ce bruit. Il n’y avait aucune lumière dans la chambre, Saya n’avait allumé aucune bougie pour mieux réfléchir, tournant en rond dans la petite pièce envahie par un bric-à-brac de meubles et d’objets hétéroclites. Elle se colla dans les tentures de ses rideaux et attendit. Une ombre noire se glissa dans la chambre par le balcon et elle reconnut immédiatement la silhouette de Sam. Il souffla :

- Saya ?

Elle sortit de sa cachette pour mieux lui sauter dans les bras. Peu importait la raison de cette visite saugrenue. Elle était la bienvenue ! Elle se sentait si perdue depuis quelques heures ! Elle ne savait même plus qui elle était et ce qu’elle devait croire. Il l’étreignit de toutes ses forces et l’embrassa. Cela faisait longtemps qu’il ne s’était pas montré aussi démonstratif et passionné envers elle. Ils étaient aussi intimes qu’ils étaient libres, aussi leur relation était-elle semblable aux sables du désert, changeante et multiple. Saya sentait confusément le désespoir de son ami et se dégagea bien vite de cette étreinte qui bien que réconfortante n’annonçait rien de bon.

- Sam, pourquoi es-tu venu ? Et comment ?

 

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VeÖ – chapitre III 11 décembre, 2010

Classé dans : fictions,Voyages en Ogäll — Ewillana @ 21:52

III.

Le Conseil


La tribune du Conseil représentait un haut-lieu du pouvoir à Drakensvärt. Seule bâtisse parfaitement circulaire de la ville, son imposante façade et ses riches colonnades avaient de quoi inspirer le respect et la déférence. Deux gigantesques statues de femmes guerrières encadraient le portail monumental, richement ornementé d’arabesques en Or incrusté de pierres précieuses. Il y avait dans les décorations de ce portail de quoi subvenir aux besoins de la ville pendant au moins toute une année. Quatre prêtresses-guerrières, réelles celles-ci, gardaient l’entrée et on se demandait sur quoi elles veillaient le plus : les enluminures du portail ou les vivants qui occupaient ces lieux. L’intérieur se voulait aussi impressionnant que l’extérieur et se présentait comme un gigantesque amphithéâtre. La matriarche se tenait en bas des gradins sur une estrade, assise sur un fauteuil de pierre devant les statues de Sòl et Ingunäar et huit prêtresses du plus haut rang l’entouraient en restant debout. Elles étaient les ministres chargées du bon fonctionnement de la ville et se répartissaient différents domaines de compétence : Alwine Galenwan était chargée de l’ordre et de la sécurité de la ville et commandait les armées, elle représentait le bras droit de la matriarche et se plaçait donc juste à côté d’elle, puis venaient Mektild Anur en charge de la justice, Alrun Galebrin en charge des affaires religieuses, Sybille Ceres, en charge de l’économie et du commerce, Guisélaa Belédien, en charge des affaires étrangères, Silke Chanasur pour l’hygiène et la santé publiques, Bathilda Galàrir pour l’éducation et la formation militaire, et Sunilda Fenrir pour l’art et la culture svärtienne. La matriarche prenait toujours la décision finale concernant les lois et les décrets et était à la fois le pouvoir militaire et la cheftaine spirituelle. C’était souvent la femme la plus âgée de la ville mais il arrivait qu’une prêtresse plus jeune soit élue à la place d’une plus vieille parce que ses faits d’arme et son expérience le justifiaient. C’était le peuple qui élisait tous les dix ans les ministres au sein de la Sororité de Sòl, ordre religieux dans lequel les jeunes filles de la ville qui le souhaitaient entraient à l’âge de 11 ans après avoir été rigoureusement sélectionnées lors d’un concours extrêmement difficile par les Supérieures pour leurs qualités physiques, morales et intellectuelles. Celles qui étaient choisies entraient alors dans la Sororité et suivaient les enseignements en espérant un jour être élues par le peuple pour siéger au Conseil. La matriarche était elle aussi élue par le peuple et le restait jusqu’à la fin de sa vie. Ainsi donc, le pouvoir était matriarcal à Drakensvärt, aussi les membres permanents du Conseil ne comptaient-ils que des femmes. Les hommes pouvaient néanmoins intégrer toutes les sphères du pouvoir, et leurs avis étaient toujours attentivement écoutés au Conseil. Il en était ainsi depuis toujours en ces contrées désertiques et les étrangers riaient souvent dans les tavernes de ces hommes qui ressemblaient à des femmes avec leurs djellabah et de ces femmes qui ressemblaient à des hommes avec leurs sarouels et leur turban. Cependant, ils riaient bien moins quand il se retrouvaient à plat ventre, menacés d’un couteau sous la gorge par l’une de ces femmes qui « ressemblait à un homme ». On ne se moquait pas impunément des habitants d’Öskaalie, que ce soit à Drakensvärt ou ailleurs.


De même, on ne riait pas au Conseil, ce jour là. Elle était inhabituellement animée pour une assemblée purement protocolaire. La réunion menaçait même de prendre une tournure tragique pour Saya. L’Ôracle aux yeux maquillés de noir martelait ces paroles tout en regardant chaque femme l’une après l’autre :

- Cette fille est dangereuse. Son pouvoir prendra bientôt des proportions inimaginables. Vous devez la brûler ! Il en va de la survie de la Cité ! Et peut être de l’Öskaalie entière !

Les ministres passaient de la peur à la colère, de la colère à la consternation et ne semblaient savoir que faire. Elles furent réduites au silence par un geste de leur cheftaine. La matriarche dont le visage ressemblait à celui d’un chat siamois avec sa peau un peu plissée par le temps, ses grands yeux en amandes et son menton pointu, rétorqua :

- Grimma, j’ai besoin d’un peu plus d’éléments avant de décider de brûler une jeune fille innocente de dix sept ans sur la place publique.

Vexé par le regard narquois de la matriarche, Grimma s’empourpra. Ce n’était point cette vieille bique d’Hera Soleres qui allait remettre en question son pouvoir et son autorité ! Il répondit :

- Sans vouloir vous offenser, vénérable matriarche, personne n’est mieux placé que moi pour savoir que cette jeune fille est une menace terrible pour nous tous. Je l’ai senti avant même que son pouvoir ne s’éveille, hier, dans une transe ! Le flux de magie qui circule maintenant sature toutes mes perceptions !

À ces mots, la femme qui était restée jusque là silencieuse, Alwine Galenwan, renifla avec dédain :

- Pardonnez moi, Grimma, mais à part les vapeurs d’opium, qu’êtes vous encore capable de sentir ? La matriarche demande des preuves concrètes, pas de viles spéculations sorties tout droit de l’un de vos délires mystiques auxquelles vous êtes à présent seul à croire !

Même si la dépendance de Grimma aux opioïdes était bien connue au sein du Conseil et faisait régulièrement le sujet de railleries parmi les ministres, il fallait bien du courage et du sang-froid pour oser dire une chose pareille au visage de l’Ôracle. Mais c’étaient des qualités dont ne manquait pas la cheftaine des armées, qui s’était illustrée maintes fois au combat et faisait preuve d’un bon sens pratique et d’une rationalité sans faille. Ses yeux aigue-marine fixaient sans ciller le regard noir de Grimma qui s’étouffa presque sous l’insulte :

- Je ne vous permets pas, Alwine Galenwan ! Soyez certaine que vous me paierez cet affront !

Pointant un index menaçant dans sa direction, il avança vers elle et un sourire cruel se dessina sur son visage blafard :

- Par ailleurs, je me demande pourquoi vous êtes ici à discuter du sort de cette jeune fille, votre propre progéniture, si je ne me trompe pas !

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Voyages en Ogäll ou Les Contrées Hostiles – Chapitre II (suite – corrigé) 3 décembre, 2010

Classé dans : fictions,Voyages en Ogäll — Ewillana @ 12:18

II.

Drakensvärt

(suite)

 

[ C’était ce terrible et fragile équilibre entre les forces et les intérêts de chacun à survivre qui rythmait la vie et ses tragédies dans le désert. Tout du moins la plupart du temps, car il arrivait parfois que les humains se chargent eux mêmes de cette besogne.] 

Saya contemplait les remparts de la ville depuis la fenêtre de sa chambre. Le soleil commençait à descendre et elle voyait de loin les fumées de la cérémonie funéraire rendant hommage à Öde s’élever dans le ciel en teintant d’un voile gris les couleurs chatoyantes du coucher de Soleil. Ses oreilles percevaient le chant lointain et mélancolique des lyres et de la flûte qui pleuraient le départ du cheval et accompagnait son voyage vers l’au-delà. Quand le brasier funéraire serait éteint, le vent emporterait les cendres d’Öde à travers les rues de la ville, au dessus des toits-terrasse des immeubles, et le courageux équidé emplirait encore une fois de sa présence le coeur de ceux qui l’avaient aimé avant de rejoindre ses ancêtres dans le désert, à tout jamais libre. Saya aussi versa quelques larmes pour le cheval gris, car elle l’avait connu et apprécié durant son enfance, lorsqu’elle partageait les jeux de Sam dans les Palmeraies. Elle regrettait amèrement de ne pas pouvoir assister aux funérailles afin de dire aurevoir au brave animal et de soutenir son meilleur ami, car elle savait qu’il serait dévasté et qu’il devait avoir bien besoin d’une épaule amicale en ce moment même. Elle se sentait aussi vaguement coupable de ce drame, car après tout, Sam était revenu sur ses pas pour lui venir en aide, ce qui avait entrainé la mort prématurée du cheval. Et dire que cette excursion ne devait rien avoir d’extraordinaire ! Ils étaient partis avec cette peste du nom de Liv et Odalrik, un garçon plus jeune qu’eux à la timidité excessive. La raison en était simple : ils devaient tous quatre rendre un exposé le lendemain sur les vertus de la tenasmimt, une plante rare qui ne poussait que dans les Rocheuses. Bien entendu, il avait fallu que Liv exige qu’ils aient un échantillon de cette plante pour la présenter devant la classe et s’attribuer ensuite tout le mérite de sa découverte. Mais ils n’en avaient pas trouvé et sachant que le Soleil ne tarderait plus à se coucher, ils avaient fini par renoncer à leur projet pour rentrer à l’abri. Et puis il y avait eu l’attaque du Skaad. Et maintenant, Öde était mort et Saya se trouvait accusée d’un crime qu’elle ne comprenait pas. Elle gardait un souvenir confus de ce qui s’était passé et le terrible mal de crâne qui lui martelait les tempes ne faisait rien pour arranger sa mémoire. Par contre, elle se rappelait clairement du regard de Sam quand il l’avait réveillée dans les dunes avec un peu d’eau de sa gourde. Ce regard, elle l’avait déjà vu une fois, il y a fort longtemps. Un mélange de peur et de fascination.

Elle avait dix ans. Elle courait sur les toits à la suite d’un Stigg, sorte de petit écureuil des sables qui avait un don particulier pour le vol d’objets brillants et de tout ce qui se mange d’une façon générale. Celui-là lui avait pris la broche en or que sa mère lui avait offerte pour son anniversaire afin d’ornementer son turban. Elle l’avait poursuivi jusque sur une terrasse quelle ne connaissait pas et le tenait enfin à sa merci quand elle avait senti quelque chose. Elle tourna la tête en direction des portes fenêtres donnant sur l’appartement et commença à avoir peur. Si elle était découverte là, elle était bonne pour une sacrée réprimande. Elle tenait fermement dans ses mains le petit animal qui s’accrochait désespérément à son butin tout en essayant de la mordre quand elle aperçut un jeune enfant, d’environ 3-4 ans, assis sur un tapis dans le salon. Il jouait avec des cubes en bois multicolores et c’était le bruit qu’il faisait en s’amusant qui l’avait alertée. Elle poussa un soupir de soulagement et s’apprêta à arracher la broche des pattes de son voleur quand quelque chose retient soudainement son attention. Devant elle, les cubes de bois lévitaient dans l’air et l’enfant riait aux éclats. Elle fut si saisie d’effroi qu’elle en lâcha le Stigg qui la regarda un instant avec incrédulité avant de s’enfuir avec sa broche. Les mains du jeune garçon tournaient doucement devant lui et les cubes suivaient son mouvement. Saya ne pouvait détacher son regard de lui, alors même qu’elle n’aspirait qu’à fuir. Sa mère et tout un chacun lui avait bien parlé des dangers de la magie, force maléfique et obscure qui avait failli détruire le monde. Et puis, l’enfant dut sentir son regard car il tourna brusquement la tête vers elle et la fixa de ses yeux grands yeux bruns, tout en continuant à jouer avec les cubes. Des yeux de faon, incroyablement intenses et mûrs pour leur âge, créant une sensation dérangeante chez celle qu’il tenait dans son regard. Pourquoi la regardait-il ainsi sans réagir ? Comme il ne cillait pas, Saya fut prise de peur et retrouva l’usage de ses jambes. Alors qu’elle reculait en trébuchant, la mère de l’enfant entra dans la pièce et resta elle aussi saisie d’effroi. Son regard perdit toute chaleur et elle devint livide. On voyait la peur sur son visage quand elle poussa un cri et Saya s’enfuit. Plus tard, elle avait vu la Horde arriver et enlever l’enfant devant une foule muette et figée. Ces regards l’avaient marquée à tout jamais et elle espérait ne jamais lire cette expression de peur dans le regard de sa propre mère. Et voilà que des années plus tard, c’était son tour. Revenant au visage de Samuel, elle avait remarqué les larmes sur les joues de son ami et elle avait compris qu’Öde n’avait pas survécu. Il l’avait néanmoins aidée à se relever et elle découvrit qu’elle était nue. Non pas que cette nudité la gênait particulièrement, encore moins devant Sam qui la connaissait si bien, mais elle se demandait bien à quel moment elle avait perdu ses vêtements et ce qu’ils étaient devenus. D’autre part, elle avait remarqué de drôles de stries sur sa peau, comme un tatouage en filigrane qui lui en rappelait d’autres auxquels elle n’avait pas envie de penser. Elle avait jeté un regard interrogateur à Sam et il avait baissé les yeux avant de lui raconter ce qu’il avait vu. Elle ne put que constater qu’il disait vrai car le cadavre encore fumant de l’énorme Skaad gisait sur le sol, juste sous ses yeux. Puis il prononça le mot avec hésitation : Haxä. Bien sûr, elle savait ce que ça signifiait, elle ne parvenait tout simplement pas à accepter cette possibilité.

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Voyages en Ogäll ou Les Contrées Hostiles – Chapitre II 2 décembre, 2010

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II.

Drakensvärt


Drakensvärt la Ténébreuse était l’une des grandes cités qui faisaient la gloire de la région d’Öskaalie. D’aucun lui enviait ses remparts couleur d’ébène qui avait contribué à sa légende. On racontait que dans les temps anciens, avant que cette partie du monde ne soit recouverte par les sables, un dragon mythique s’était posé là pour mourir. Il avait déployé ses larges ailes noires autour de lui et s’était éteint dans un nuage de souffre. Ainsi disait-on que les remparts de la ville étaient en réalité la partie émergée des ailes du grand dragon noir et que la cité s’était construite dans leur étreinte. Cette légende expliquait la singularité de ses remparts aussi infranchissables qu’irréguliers. Personne n’aurait jamais osé imaginer qu’un architecte mal inspiré ou un peu trop porté sur la bouteille eut gâché les plans de construction des remparts de la grande cité. Quoiqu’il en soit, ces remparts irréguliers dont les extrémités étaient aussi tranchantes que l’acier donnaient à la ville cet aspect sombre et terrifiant qui inspirait le respect à toute personne étrangère à ses murs. Ces pics acérés donnaient l’impression de vouloir défier le ciel dont le Soleil impitoyable maltraitait toute forme de vie en ces lieux. Toute l’architecture de la ville avait été pensée pour résister aux assauts des éléments dans cette contrée hostile. Drakensvärt semblait presque construite dans un seul et même bloc de roche tant les rues étaient étroites et les bâtiments rapprochés les uns des autres. Tout avait été aménagé afin de limiter les déplacements longs et protéger les habitants des rayons du soleil. Le centre de la ville regroupait les fonctions essentielles de la cité: les principaux commerces et marchés, les institutions du pouvoir et les temples de culte. Ici, on vénérait bien entendu Sòl, déesse guerrière du soleil, maitresse de toute forme de vie en cette partie du monde, mais aussi Ingunäar, dieu de l’eau et de la fécondité. C’étaient des dieux infiniment beaux et terribles et leurs adeptes ne manquaient jamais de leur faire un sacrifice afin de se prémunir d’un sort funeste. On n’oubliait pas non plus d’adresser une prière aux esprits du désert qui pouvaient provoquer d’infernales tempêtes de sable et égarer le voyageur imprudent aussi bien qu’ils pouvaient le mener vers les merveilleux trésors d’un oasis encore vierge. Afin de rester en bons termes avec eux, il convenait aussi de ne jamais provoquer leur colère par une quelconque offense, en ne crachant jamais dans le sable, par exemple. Ainsi, mille et une règles régissaient la vie des Svärtiens au quotidien dans l’espoir de ne jamais déplaire aux forces qui ordonnaient leur univers.

Mais si les croyances svärtiennes alimentaient bien des plaisanteries en d’autres lieux, contribuant pour partie à leur renommée, les Svärtiens étaient surtout connus pour leurs talents d’orfèvre et de forgeron. En effet, le Sud de l’Öskaalie regorgeait de gisements des plus précieux minerais du monde auxquels on associait des propriétés plus ou moins magiques selon les régions : Or bleu aux vertus médicinales diverses, Obsidienne noire utilisée dans la fabrication des bijoux et des armes afin d’assurer détermination et force à son détenteur, Rubis pour la fertilité et plus banalement Fer dont les propriétés concrètes se passaient de commentaires. On trouvait encore à profusion de ces richesses dans les profondeurs des grottes situées à l’extérieur des portes de la ville, dans le dédale des Rocheuses. Ce territoire, sans appartenir à qui que ce soit, était généralement rattaché aux terres svärtiennes, non en raison de sa proximité mais plutôt du fait de sa dangerosité. C’était notamment le lieu de prédilection des Skaads pour la ponte durant la saison des Grands Orages car ils aimaient enfouir leurs oeufs au plus profond des grottes. Et gare à l’aventurier malchanceux qui confondait un oeuf de Skaad avec une pierre précieuse ! Mais les Skaads n’étaient pas les seuls dangers de ces montagnes : leur complexité avait tôt fait de perdre le voyageur non initié et les éboulements étaient fréquents. Il fallait aussi composer avec toutes sortes de créatures rampantes ou volantes et de plantes dont la beauté n’avait d’égale que leur toxicité. Les habitants de Drakensvärt avaient une connaissance infinie de cette ancienne chaine de montagnes qui marquait la frontière entre l’Öskaalie et les Mers de Saphir. En naissant et en vivant dans les dunes, ils apprenaient vite les pièges redoutables de leur environnement, initiation indispensable pour tous ceux qui souhaitaient survivre. Cependant, il n’était pas rare de découvrir des restes humains ou d’animaux en parcourant ces grottes et ce n’était point un hasard si de riches investisseurs étrangers préféraient embaucher des guides svärtiens pour explorer ces lieux plutôt que d’envoyer des compatriotes. Aussi, les services des Svärtiens se vendaient à prix d’or et étaient tout autant recherchés que leurs oeuvres d’art et cela contribuait à la richesse de la cité. Tout aussi naturellement, Drakensvärt avait bénéficié des gisements pour son développement et s’était rapidement hissée au rang de puissance et de splendeur d’Öskaalie. On venait de partout pour admirer sa beauté, ses magnifiques constructions dont la moindre porte, le moindre ornement était un chef d’oeuvre de ferronnerie. Mais si les minerais précieux étaient avant tout dédiés à l’expression artistique des artisans de Drakensvärt, ils étaient aussi une monnaie d’échange ayant permis l’aménagement de la ville et notamment son approvisionnement en eau et son évacuation. Un système de canalisation aussi ingénieux que couteux avait vu le jour après des années de travaux titanesques quelques décennies plus tôt, quand l’expansion de la ville et l’explosion démographique avaient rendu indispensable un approvisionnement en eau à grande échelle. Par la même occasion, les bâtiments de la ville avaient pris quelques étages et les quartiers résidentiels s’étaient développés. Les riches avaient rapidement migré vers les Palmeraies à la périphérie de la cité dans les quartiers les plus éloignés du centre-ville surpeuplé et constamment embouteillé. À l’abri des grands arbres, ils s’assuraient fraicheur et calme et envoyaient leurs domestiques pour leurs commissions importantes dans le coeur de la ville. De fait, plus on s’éloignait du centre, plus les demeures se faisaient imposantes et somptueuses. Dès lors, on peut sans peine imaginer l’ébahissement de l’étranger qui, après un long et périlleux voyage, voyait soudain émerger sous ses yeux incrédules ces remparts noirs et brillants renfermant comme un écrin cette cité-bijou entourée de palmiers verdoyants contrastants étrangement avec l’austérité des miradors.

C’était là qu’avaient grandi Saya et son ami Samuel ainsi que leurs chevaux, Nöraa et Öde. Comme on l’a dit, les chevaux avaient une place importante en Öskaalie, mais c’était également vrai pour toutes les espèces vivantes et sensibles qui peuplaient cette région. La vie était bien trop rare et précieuse pour être gaspillée inutilement. Ainsi, les équidés étant des alliés naturels des humains dans cette partie du monde, ils trouvaient refuge dans la cité, et vivaient librement dans les Palmeraies, véritables oasis où l’on cultivait aussi moult variétés de plantes et de céréales. Il n’était d’ailleurs pas rare que les chevaux se servent dans les cultures mais ils bénéficiaient généralement des largesses des cultivateurs, qui veillaient à poser des clôtures afin de limiter les dégâts. En échange de leur clémence, ces derniers pouvaient compter sur l’aide précieuse des équidés pour les débarrasser efficacement des mauvaises herbes. La cohabitation entres humanoïdes et animaux était paisible en Öskaalie, à condition que l’une des espèces n’ait pas un intérêt particulier à défendre nécessitant d’éliminer la vie de l’autre. C’était ce terrible et fragile équilibre entre les forces et les intérêts de chacun à survivre qui rythmait la vie et ses tragédies dans le désert. Tout du moins la plupart du temps, car il arrivait parfois que les humains se chargent eux mêmes de cette besogne.

 

 

Voyages en Ogäll ou Les Contrées Hostiles – Chapitre I (suite) 30 novembre, 2010

Classé dans : fictions,Voyages en Ogäll — Ewillana @ 19:46

I.

Sables Mouvants

(suite)

 

 

[Mais Sam ne devait pas mourir. Si elle pouvait seulement lui offrir une petite diversion, un sursis, peut être aurait il une chance de se dégager. Cependant, lorsque le sabre s'enfonça dans la chair du Skaad, il se passa une chose impensable.]


Tout d’abord, Saya fut brutalement interrompue dans son élan car le sabre se brisa en deux en butant sur une écaille intermédiaire du Skaad. De surprise, elle écarquilla les yeux et retomba à deux mains sur la tête du monstre, qui ne ressentit pas même une légère piqure sur le front. Cela ne constitue pas en soit un événement extraordinaire et si Saya avait eu le temps de réfléchir, elle aurait su qu’il ne servait à rien d’attaquer de plein fouet un Skaad pourvu de plusieurs couches d’écailles superposées. Elle aurait du glisser son sabre sous la carapace du monstre pour espérer pouvoir l’atteindre. Mais ainsi désarmée, désemparée face à la mort, la sienne et celle de son ami quelques mètres plus bas, elle refusa l’évidence. Elle agrippa de toutes ses forces deux écailles du Skaad qui recommençait à secouer la tête pour la faire tomber et elle s’entama la peau. Elle poussa un cri de souffrance et de frustration quand l’une des écailles s’enfonça plus profondément dans sa peau déjà meurtrie. Le Skaad se pencha en avant et elle eut l’horrible privilège d’être aux premières loges pour assister à la fin de Samuel qui se débattait comme un beau diable pour s’extirper du poids de sa monture qui respirait encore. C’était un cheval gris prénommé Öde (« Destin » en Öskaalien) en raison de l’incroyable histoire de sa naissance. Il allait mourir dans le ventre de sa mère avant même d’avoir vu le jour quand il avait eu la chance de s’en sortir en coupant lui même avec ses petites dents le cordon ombilical qui allait l’étrangler. Öde était né le même jour que Sam et ils s’étaient choisis à cinq ans pour ne plus se quitter. C’était ainsi entre les équidés et les humanoïdes d’Öskaalie depuis la nuit des temps. Sam pestait et se débattait pour se dégager du poids d’Öde et Öde souffrait de ne pas pouvoir sauver Sam, de ne pas pouvoir se relever et l’emmener loin de cette chose terrifiante. Lorsque le cheval gris vit les langues du Skaad approcher, il sut néanmoins qu’il pouvait faire une dernière chose pour son jumeau humain. Avec l’énergie de celui qui n’a plus peur de mourir car il se sait déjà condamné, Öde redressa la tête et attrapa entre ses dents l’une des langues empoisonnées qui se tendaient devant lui. Aussitôt, les autres langues du Skaad s’enroulèrent autour de lui dans un mouvement purement réflexif. Tandis que le poison le paralysait et que l’énorme gouffre du prédateur s’ouvrait devant lui, Öde sentit la douce et tendre brise du Désert d’Öskaalie lui caresser l’échine, et il sut que c’était la voix de ses ancêtres qui chantait cet air si beau à ses oreilles, le souffle du vent dans lequel il se confondrait bientôt. Cela l’apaisa et il ferma les yeux.

Samuel hurla. Saya vit comme dans un cauchemar le corps du cheval soulevé dans les airs, à quelques mètres d’elle seulement. Alors quelque chose éclata brusquement en elle. Une rage indescriptible, une colère qui brisa toutes les barrières qu’elle avait érigées inconsciemment pendant des années. Sa vue se brouilla un instant, ainsi que toute la scène qui se déroulait au même moment. Un immense brasier s’alluma en elle dont la chaleur lui faisait oublier toute souffrance. Son sang lui même était de feu. Elle ne chercha pas à contenir l’incendie, au contraire, elle l’attisa à la force de sa colère. Ce fut comme l’explosion d’une étoile qui aurait attendu son heure pendant un millénaire. Les vêtements et le turban de Saya explosèrent sous l’intensité du phénomène. Son épaisse tignasse noire et chocolat volait d’une façon surnaturelle autour de son visage. Samuel assistait ébahi au spectacle du corps de son amie disparaissant dans une intense luminosité, une aura sombre se formant progressivement autour d’elle et du Skaad, comme les résidus d’une énorme déflagration. Saya sentait son pouvoir croitre en même temps qu’il se libérait et elle n’en fut pas surprise outre mesure. Elle ne se demanda pas ce qui se passait, elle l’avait toujours su au fond d’elle… Elle avait seulement profondément enfoui son secret  le cachant aux yeux de tous jusqu’à l’oublier elle même. Tout du moins jusqu’à ce jour. Mais il était temps d’utiliser cette force au lieu de la répandre inutilement autour d’elle. Elle enfonça plus profondément ses doigts entre les écailles du Skaad déchainé. Lui aussi avait senti le changement. Quelques instants plus tôt il poursuivait une étincelle et maintenant il avait affaire à un gigantesque brasier. Et il voulait ce pouvoir ! Il était si vieux et il serait tellement bon de réchauffer son corps à la magie de cette Häxa ! Il avait retrouvé son nom en même temps qu’elle s’était révélée au grand jour. Toute cette magie qui saturait chaque particule d’air autour d’eux le rendait fou. Il sentait désespérément le besoin de gouter à ce miel, de s’en remplir, de se vautrer dedans. Un terrible rodéo s’engagea. Les dunes semblaient vibrer sous les cris perçants du Skaad et les tremblements qu’il provoquait en se contorsionnant pour saisir la jeune fille. Le corps de Saya prenait maintenant une couleur de charbon incandescent tandis qu’elle rassemblait en elle toute son énergie. Des motifs runiques irradiaient sur sa peau devenue noire, comme inscrites au fer rouge dans sa chair. Ses yeux eux mêmes, habituellement aigue-marine étaient maintenant comme deux flammes ardentes brulant dans ses orbites. Le sol tremblait sous les assauts du Skaad, les dunes de sables menaçant de s’effondrer en avalanche sur eux. Saya s’en moquait bien. Elle voulait tuer le Skaad.

Elle ne savait pas bien comment manipuler le feu mais elle avait conscience qu’il était dans son sang, qu’il était le sang. Son sang qui coulait sur les écailles du monstre. Elle ferma les yeux, rejeta la tête en arrière et visualisa le feu. Quand elle le sentit concrètement en elle, elle ne chercha pas à le dompter ou à le modeler. Elle le dirigea simplement à travers ses mains à l’endroit même où son sabre avait échoué et le poussa de toutes ses forces. Elle jeta tout son pouvoir en avant et l’effort que cela lui demanda lui fit pousser un cri. Le résultat fût immédiat. Une énorme lance de feu traversa la tête du Skaad de part en part, une vive lumière irradiant par tous ses orifices. La bête s’effondra dans une tempête de sable, foudroyée sur le coup. Saya fut projetée en l’air par la violence de l’impact et perdit connaissance. Tout retomba dans un silence profond, seulement troublé par les cris lointains des charognards qui surplombaient la zone dans l’espoir de se nourrir des restes du Skaad. Il y aurait de quoi se nourrir pendant des semaines une fois le corps débarrassé de ses écailles ! C »était une manne providentielle en ces temps difficiles d’autant que rien n’indiquait un tel dénouement ! Et les Skaads n’étaient pas réputés pour leur prodigalité ! Ils laissaient si peu de restes ! Avec un peu de chance, ils auraient même cette humaine en piteux état en guise de dessert. Son odeur de roussi n’était guère engageante mais après tout, il y avait ici trop peu de ressources pour faire la fine bouche. À moins que l’humanoïde mâle ne l’atteigne avant eux…

Mais Sam était encore sous le choc et n’arrivait pas à croire la scène à laquelle il venait d’assister. Öde mourant sous les assauts du monstre pour le sauver, Saya, la fille avec laquelle il avait grandi, une Haxä ?? Et puis, il vit le corps d’Öde que le Skaad n’avait pas eu le temps d’engloutir, inerte, sur le sol. Il vit la silhouette recroquevillée de Saya juste à côté et quelque chose se rebella dans son coeur. Il se traina vers eux, trébuchant dans le sable comme un ivrogne. Il tomba à genoux à côté du cheval et saisit pleinement la réalité de sa mort. Alors, il laissa éclater sa peine et pleura la perte de son frère. Avec son poignard, il coupa quelques crins gris qu’il embrassa avant de les fourrer dans sa poche et se tourna vers Saya. Il eut soudain peur qu’elle soit morte elle aussi et malgré son appréhension face à la créature qu’elle était devenue, il posa sa main dans son cou. Il perçut le pouls et soupira de soulagement. Au moins ne l’avait il pas perdue, elle. Mais était ce vrai ? Car si ses yeux ne l’avaient pas trahi, Saya ne serait plus jamais la fille qu’il avait connue et aimée. Il était même certain qu’elle ne serait plus de ce monde et ce, dès la tombée de la nuit.

 

 

Voyages en Ogäll ou Les Contrées Hostiles – Chapitre I

Classé dans : fictions,Voyages en Ogäll — Ewillana @ 2:58

I.

Sables Mouvants

Sous le Soleil impitoyable, les dunes de sable noir s’étendaient à perte de vue, donnant l’impression d’un océan figé en pleine tempête. Quatre chevaux continuaient à marcher malgré l’atmosphère de plus en plus pesante, leur sabots s’enfonçant dans le sable brulant jusqu’aux paturons. Tout était étrangement calme et silencieux. Immobile, comme en attente. Les cavaliers jetaient des coups d’oeil nerveux autour d’eux, craignant la colère d’un dieu invisible qui n’attendrait que le moment idéal pour jeter l’Enfer à leurs trousses. Et soudain dans un grondement effroyable, c’est ce qui se produisit. Les dunes s’effondrèrent autour des cavaliers, le sol se dérobant quasiment sous les sabots des chevaux qui s’emballèrent aussitôt dans des hennissements terrifiés. L’océan reprenait vie. Le chef de file hurla :

- Un Skaad ! Foncez !

Les cavaliers rassemblèrent leurs rennes et n’écoutèrent plus que leur peur. Ils talonnèrent leurs chevaux qui n’avaient pas besoin d’autant d’encouragements pour fuir. Un hurlement perçant à vous glacer le sang s’éleva alors dans le ciel de plomb en faisant frémir l’échine des chevaux et des cavaliers. Le Skaad révéla sa présence aux mortels arrivés à point pour son déjeuner. La créature émergea des tréfonds des sables, la gueule grande ouverte. C’était un monstre de près de trente mètres, et celui-ci était un mâle, petit en comparaison de son équivalent féminin qui pouvait atteindre la taille d’un navire de guerre. On en croisait quelques beaux spécimens dans cette région d’Öskaalie, mais il était rare d’en trouver un éveillé à cette heure, surtout si près de la civilisation. D’un naturel solitaire et taciturne, ces énormes prédateurs étaient connus pour préférer les profondeurs en attendant qu’une proie digne de ce nom ne se manifeste et se dérangeaient rarement pour quelques randonneurs à moins d’être particulièrement de mauvais poil. C’était visiblement le cas de celui ci dont la collerette d’écailles rubiconde et les sept langues sifflantes ne laissaient aucun doute sur son humeur du jour. Son énorme tête aux yeux aveugles ressemblait à la gueule d’un dragon dont on aurait remplacé le museau par l’ouverture d’une énorme plante carnivore aux crocs acérés comme des sabres. Son corps taillé tout en longueur était entièrement recouvert d’écailles noires et luisantes. D’énormes pattes palmées se terminant par des griffes recourbées permettaient à l’animal de se mouvoir rapidement dans les sables et d’amener toute nourriture un peu récalcitrante directement à sa destination finale. Mais plus que les crocs et les griffes redoutables du Skaad, le danger principal résidait dans ses sept langues fourchues, qui se tordaient comme des lierres empoisonnés devant la monstrueuse créature afin de saisir sa proie et de la paralyser, comme si sa force colossale et sa vélocité naturelles n’étaient pas des arguments suffisants pour avoir raison de n’importe quel être vivant qui se présenterait à lui. Il fallait aussi être attentif à sa queue, capable de faucher, de projeter en l’air, et d’abattre tout ce qui se présenterait sur son chemin afin de le rediriger plus vite vers sa gueule. Les cavaliers se séparèrent aussitôt sous ordre du guide qui avait sorti son sabre. Le Skaad à l’odorat sur-développé et aux vibrisses ventrales lui indiquant chaque présence par des ondes infimes se propageant dans son corps, secoua la tête furieusement, agacé par autant de signaux contradictoires. Il fallait se concentrer sur une seule odeur. Celle de l’humanoïde qui avait crié et qui avait cette odeur insupportable d’orage mêlé d’un parfum familier mais qu’il était incapable d’identifier, un parfum mystérieux et infiniment ancien qui l’avait réveillé. Il lui fallait cette chose, il se sentait irrésistiblement attiré par elle, comme lorsqu’il lui fallait répondre à l’appel des femelles lors de la saison des chaleurs, quitte à s’en repentir plus tard. Il ouvrit grand sa gueule, déploya ses sept langues devant lui, prêt à l’attraper.

Mais la petite chose humanoïde était rétive. Son odeur entêtante se déplaçait constamment sous ce qui lui servait de nez et faussait ses radars. Peut être que s’il arrivait à attraper le cheval puant, il attraperait plus facilement la chose. C’était agaçant à la fin ! Le Skaad n’avait pas l’habitude de chasser. Les proies venaient à lui sans s’en douter, ignorantes du danger jusqu’à ce qu’il émerge comme un champignon radioactif, et il n’avait qu’à ouvrir la gueule pour attraper son repas. Parfois, il fallait qu’il utilise ses langues et sa queue, mais il allait rarement jusqu’à courir ! Et voilà que cette si petite chose, non contente de le réveiller, l’obligeait maintenant à sortir des profondeurs pour se lancer à sa suite sous un Soleil cuisant ! C’était indigne de sa condition de prédateur ultime et de son intelligence supérieure, mais c’était plus fort que lui. Il sentait intimement qu’il lui fallait engloutir l’humanoïde, le posséder. Aspirer son aura qu’il ne comprenait pas mais qui l’attirait comme un aimant. L’une de ses langues sentit la chaleur de son corps tout près et il bondit en avant, sûr de lui et de sa victoire. Le cavalier aussi sentit sa mort approcher et il abattit enfin son arme, tranchant net l’une des sept langues du Skaad qui poussa un cri d’agonie. Même en étant sa proie, le cavalier ressentit profondément la douleur de la créature dans sa poitrine et son cri déchirant lui transperça le coeur. Mais il fallait vivre alors il bifurqua sur la droite faisant tourner son petit cheval pie d’un mouvement précis des rennes. La bête disparut de nouveau sous le sable et ce ne fut que plus terrifiant pour sa proie. Les autres membres de l’équipée étaient presque arrivés aux miradors, à quelques foulées des murailles. Le cavalier isolé se sentit un peu soulagé de savoir son équipage bientôt à l’abri. Les murailles d’ébène étaient largement à même d’arrêter une armée de Skaads s’il le fallait, s’enfonçant à des milles sous le sable. La certitude qu’elles résisteraient à l’assaut de plusieurs de ces monstres suffisait à se faire une idée de leur incroyable résistance. Le monstre ne réapparaissait pas et le cavalier qui avait eu sa préférence commençait à espérer pour sa survie. Avec un peu de chance, son coup de sabre l’avait fait réfléchir à deux fois… Tandis que son cheval volait littéralement en direction des portes de la cité, il remarqua qu’un des cavaliers ralentissait et faisait finalement volte face. Le guide fronça les sourcils, mécontent. N’avait il pas donné des instructions claires ? Pourquoi celui ci prenait il un risque aussi inutile que stupide ? Il reconnut alors la tunique et le turban de Samuel et faillit soupirer d’exaspération. Il fallait s’en douter ! Mais à peine eut-il le temps de penser à la façon dont il allait le morigéner quand ils se retrouveraient, que le Skaad refit son apparition, plus enragé que jamais. Mais cette fois, il avait pris les devants et réapparut juste sous les naseaux du petit cheval pie. Celui ci se cabra et tomba sur le côté, ce qui eut pour effet désastreux de jeter son cavalier au sol. Mais celui ci n’attendit pas qu’une des six langues fourchues le ramassent et dégagea vigoureusement sa jambe d’un coup de rein tandis que le cheval tentait de se relever. Le Skaad siffla et découvrit les profondeurs de sa gueule pestilentielle. Puis il plongea en avant pour attraper le cavalier qui l’attendait, son arme à la main et les jambes écartées dans le sable. Ce dernier esquiva la première attaque et rata de peu une autre des langues du monstre avec son épée. Il bondit ensuite entre les pattes du titan sans plus réfléchir et agrippa l’une des écailles proéminentes sur un coude. Ainsi suspendu d’une main à l’un des membres de la créature, il réalisa la précarité de sa situation. Profitant que la bête jetait sa patte griffue en avant afin de se débarrasser de l’importun, il se propulsa en l’air dans un salto gracieux et atterrit sur le cou de l’animal, accroché avec la force du désespoir à sa collerette. Si bien accroché même, qu’il réalisa qu’il avait perdu son sabre pendant l’opération… « Oh oh…  » fut sa seule pensée quand il prit conscience de son erreur. Le cavalier comprit qu’il ne tiendrait pas longtemps dans cette position… Déjà, la créature secouait sa tête aveugle en tout sens et les muscles de ses bras et de ses cuisses commençaient à souffrir le martyr. Le cavalier entendit alors son nom :

- Saya !!

Samuel galopait dans sa direction, longeant le flanc du Skaad, sabre en avant. Saya se sentit incroyablement soulagée malgré la témérité confinant à la folie de son ami. Tout un chacun savait qu’il ne fallait pas s’interposer entre un Skaad et son repas, surtout si on avait la chance de ne pas avoir été choisi pour faire partie des festivités. Mais Sam n’était pas ce qu’on pouvait appeler quelqu’un de particulièrement raisonnable et réfléchi. Il poussa même le vice jusqu’à s’approcher du Skaad au point de risquer de se faire écrabouiller par l’une de ses énormes pattes et jeta son arme à Saya qui s’en saisit d’une main. Il s’écarta ensuite pour éviter la queue du Skaad qui s’apprêtait à le faucher et dégaina son deuxième sabre. Il trancha deux langues qui allaient l’encercler et le monstre poussa un énième hurlement d’agonie. Sam n’eut pas le temps d’esquiver la colère du Skaad fou de douleur car celui ci fit voler son cheval d’un coup de patte. Le jeune homme se retrouva coincé sous le poids de sa monture qui ne bougeait plus. Saya su alors que le Skaad allait engloutir son ami d’une seconde à l’autre et se décida. Elle attrapa le sabre à deux mains tout en serrant les jambes autour du cou de la bête comme si sa vie en dépendait, ce qui était effectivement le cas. Elle repéra l’emplacement entre les deux yeux blancs laiteux, seul point faible du monstre, puis elle abattit son arme de toutes ses forces. Elle savait bien que c’était désespéré. Même avec un sabre particulièrement affuté et en s’attaquant au point faible du Skaad, celui là ne ressentirait qu’une petite migraine au contact de son arme. Sa carapace était bien trop épaisse et résistante pour une arme de ce genre. Mais Sam ne devait pas mourir. Si elle pouvait seulement lui offrir une petite diversion, un sursis, peut être aurait il une chance de se dégager. Cependant, lorsque le sabre s’enfonça dans la chair du Skaad, il se passa une chose impensable.

 

 
 

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