Le Bricabrac Schizophrénique

des idées en vrac, une pincée de bonne humeur et une bonne dose d’amitié…

 

VeÖ – chapitre IV 16 décembre, 2010

Classé dans : fictions,Voyages en Ogäll — Ewillana @ 20:59

IV.

Le verdict


C’était le moment de voter. En effet, lorsque le cas d’un Haxä posait problème, on devait procéder à un vote des membres du Conseil et la majorité décidait de l’avenir de l’individu concerné. En Öskaalie, ce principe était appliqué mais la matriarche votait en dernier lieu, donnant symboliquement la décision finale. De même si on aboutissait à une égalité parfaite (ce qui était impossible si tous les membres du conseil étaient présents), c’était l’avis de la matriarche qui était pris en compte. Les visages étaient graves ce soir là. Il y avait bien longtemps qu’on n’avait pas eu à prendre une décision aussi radicale pour la vie d’un citoyen de la cité. Grimma s’en moquait royalement. Dans tous les cas, il serait gagnant, l’important étant d’avoir semé le doute et la peur dans le coeur du Conseil. Si Saya mourrait ce soir, il n’aurait plus à s’en soucier. Si elle lui était finalement imposée, il s’en servirait comme bon lui semblerait. Et de ce qu’il avait pu en voir, se charger de son cas serait loin d’être une corvée. Le plus délicat était de savoir à quel point son intervention avait divisé l’assemblée. Il eût la réponse quelques instants plus tard quand la matriarche annonça solennellement :

- Ainsi, il est temps de voter, mes filles. Qui est pour laisser la vie à l’Haxä Saya Galenwan ?

On avait l’habitude de voter à main levée tous en même temps afin de limiter l’influence des autres sur son vote. Aussi, quatre mains se levèrent simultanément en réaction à cette question. C’était bien entendu Alwine Galenwan, mais aussi la sage Mektild Anur, la douce Sybille Ceres et l’impétueuse Bathilda Galarùr. Mais avant que quiconque ne dise quoique ce soit, Grimma déboula au milieu du cercle et protesta :

- Comment ? Alwine Galenwan est autorisée à voter avec tous les intérêts personnels qu’elle a dans cette affaire ?

À ce moment là, celles qui n’avaient pas encore voté approuvèrent et le camp opposé, lui, protesta que ce n’était pas protocolaire et totalement arbitraire d’évincer Alwine du vote à ce stade . La matriarche leva la main en l’air pour réclamer le silence et dit :

- Très bien. J’entends vos arguments, aussi le vote d’Alwine ne sera-il pas pris en compte. Nous avons donc 3 voix pour et 4 contre.

Les visages étaient blêmes à part celui d’Alwine qui bouillonnait de colère aux côtés de la matriarche. Dans quel camp Hera Soleres allait-elle se positionner sachant que la majorité était contre ? Grimma pensa qu’elle allait voter contre, pour ne pas se mettre à dos le conseil et éviter une escalade populaire en cas de problème. Très digne, elle mit fin à ses spéculations :

- En ce qui me concerne, je vote pour. Ainsi l’Haxä vivra.

Alwine n’en croyait pas ses oreilles. Sa fille allait vivre !! La matriarche allait à l’encontre de la majorité pour sauver Saya ! Elle en aurait pleuré de soulagement si elle ne s’était pas si bien contenue. Néanmoins, elle était bien la seule à se sentir le coeur aussi léger. L’annonce de la décision de la matriarche faisait grand bruit au sein des partisanes du « contre ». On criait au scandale, on accusait la matriarche d’être partiale et aveuglée par son affection pour Saya, qui était la fille d’une de ses proches collaboratrices. Grimma, quant à lui, fut surpris par une telle imprudence de la part d’Hera, si pondérée et prête à tout pour la sauvegarde de la Cité et de son trône. Mais soit, s’il fallait faire avec la fille, alors il la modèlerait à son idée et finirait par la manipuler comme une marionnette. Et si elle n’était pas assez docile, il la tuerait tout simplement, comme il en avait supprimés tant d’autres, des rétifs et des incorruptibles. La matriarche haussa le ton :

- J’espère que la chef suprême de Drakensvärt a encore le droit de voter selon son coeur et sa raison ! Ma décision est prise, qu’elle vous plaise ou non. Personne ne peut me taxer de partialité alors que j’ai accepté d’évincer Alwine lors du vote ! Quant à celles qui pensent que je ne suis plus compétente pour siéger sur ce trône, qu’elles viennent me défier officiellement.

Tout le monde se tut et la matriarche poursuivit :

- Nous sommes donc d’accord. Nous reste alors la seconde décision à prendre : L’Haxä ira-elle rejoindre la Horde aux Monts Neigeux  ? Que celles qui sont pour lèvent la main.

Toutes les mains se levèrent dans un même mouvement et Grimma se réjouit d’avance de ce nouveau défi qui s’ouvrait à lui.


À bout de souffle, Samuel s’accroupit sur le toit afin de ne pas être remarqué. La grande bâtisse où résidait Saya et sa mère n’était plus qu’à quelques mètres de lui. On ne distinguait la somptueuse villa que quelques tuiles rouges du toit et des têtes de palmiers l’entourant. En effet, la propriété était protégée par de hauts murs la séparant du reste de la ville et de ses habitants. C’était une précaution courante chez les gens de la haute société qui souhaitaient jouir de la plus grande intimité possible dans cette cité où il suffisait de tendre le bras à travers sa fenêtre pour voler son voisin. La mère de Saya était une personnalité politique de haut rang, elle avait donc amassé au fil de sa carrière de quoi faire construire une des propriétés les plus imposantes et convoitées de Drakensvärt qu’elle faisait jalousement garder par des gardes à l’entrée et des hommes chargés de faire des rondes de jour comme de nuit. Mais ce n’était pas un problème pour Samuel et Saya qui avaient l’habitude de se retrouver en cachette en utilisant une faille dans les mesures de sécurité d’Alwine Galenwan. En effet, il existait dans les murs d’enceinte un endroit plus irrégulier où le crépis à la chaux était tombé, laissant voir les pierres. Alwine avait maintes fois tenté de les faire recouvrir mais bizarrement, l’enduit ne tenait jamais. Elle avait fini par renoncer, ne sachant pas que sa fille et son meilleur ami s’ingéniaient à saboter le travail afin de conserver le privilège de leur liberté. Samuel sourit derrière son turban en repensant à ces nuits passées à gratter consciencieusement l’enduit frais, les sens en alerte afin de ne pas être surpris par un garde. Immanquablement, il repensa aussi à ces moments de pur bonheur passés sur le balcon de Saya où dans les branches du palmier leur servant de tremplin pour passer de la maison aux murs d’enceinte, refaisant le monde à deux, emmitouflés dans des couvertures, les yeux rivés sur la voie lactée. Ils parlaient à voix basse, l’écho de leurs conversations masquées par le souffle du vent froid venant des montagnes, et ils échafaudaient les plans de leur vie future, leurs rêves d’enfant paraissant aussi palpables et brillants que les étoiles qu’on semblait pouvoir toucher du doigt dans la nuit noire. Il revit la première fois où elle l’avait embrassé, lui, le gamin des rues, répondant à un défi qu’il s’étaient lancé quand il avaient une douzaine d’années. Elle l’avait regardé avec ses yeux rieurs et effrontés qui n’avaient peur de rien et sans ciller, elle avait posé ses lèvres sur sa bouche à lui, Samuel Amaralas. Puis, voyant que son visage virait au cramoisi sous son teint hâlé par le Soleil, elle avait éclaté de rire et lui en avait donné un deuxième, juste pour voir s’il pouvait encore changer de couleur. Samuel s’était senti affreusement gêné, vexé d’avoir perdu le pari, mais aussi incroyablement léger avec cette sensation de chaleur qui irradiait sa poitrine et faisait battre son coeur plus vite bien que le Soleil n’y soit pour rien. Il aimait plus que tout le sourire éclatant de Saya, ses lèvres douces et charnues, ses grands yeux clairs en amande qui semblaient toujours goguenards ou demander « pourquoi ? », ses pommettes hautes et son petit nez mutin planté au milieu de son visage comme un défi aux canons de beauté classique. Mais surtout, il aimait l’incroyable énergie et la liberté de Saya, son goût pour l’imprévu et pour la vie quelque soit sa forme. Elle n’avait pas sa place dans la tragédie qui se jouait aujourd’hui, elle était trop combattive et pleine de vie. Il refusait même cette éventualité sachant aussi que Saya serait tout aussi mal à sa place dans la forteresse glaciale et austère des Monts Neigeux, isolée du reste du monde qu’elle aimait tant. Un instant, il se demanda si elle avait changé depuis la révélation, si ce que la matriarche avait dit était vrai. Était il toujours son ami ? La connaissait il si bien ? Puis, il ferma les yeux et fit taire ses questionnements futiles. Sa seule préoccupation devait être de libérer Saya, de lui laisser une chance. Elle resterait son amie quoiqu’il arrive. Quand la nuit tomba brutalement, comme à son habitude en ces contrées arides, Samuel se mit en branle, ravi de pouvoir enfin transformer son angoisse sournoisement tapie dans son ventre en énergie. Comme un funambule, il marcha le long d’une poutre du toit soutenant une lampe à huile et sauta. Il se réceptionna dans un nuage de poussière en s’accroupissant au sol comme un félin en chasse, et attendit le passage du garde de l’autre côté du chemin. Quand celui-ci fut hors de vue, Samuel parcourut les quelques mètres qui le séparait des murs et de la faille sans faire un bruit et escalada souplement la muraille en s’appuyant sur les pierres irrégulières. Il avait fait cela si souvent qu’il pouvait grimper sans y réfléchir et il se demanda si cela n’était pas trop facile, finalement. Une fois en haut du mur, tapi comme une ombre dans l’abri des feuillages du grand palmier, il scruta les alentours et repéra une forme sombre sous le balcon de Saya. Un prédicateur chargé de surveiller l’une des issues de la chambre de Saya. Il était impossible de sauter du mur au palmier et du palmier au balcon sans se faire remarquer de lui et déclencher l’alerte générale. Il fallait donc le neutraliser. Le rythme cardiaque de Samuel se fit plus lourd, sa respiration plus calme. Il avait appris à maitriser ses émotions pour mieux se concentrer. Il attendit patiemment que le garde lui tourne le dos, puis il sauta et atterrit juste derrière lui, plaçant dans le même élan deux coups frappés du tranchant de la main sur la base du cou de la malheureuse victime qui n’eut pas le temps de se retourner. Il rattrapa l’homme qui s’effondrait déjà entre ses bras et le traina jusque derrière de hauts massifs de fleurs accolés aux murs d’enceinte. À peine prit-il le temps de balayer les traces de poussière dans le sol qu’il escaladait de nouveau le palmier, entièrement concentré sur son objectif.


Saya sentit un changement infime dans l’air de la nuit. C’était trop calme. Et puis, elle se retourna vivement en entendant le bruissement des feuilles. Elle connaissait bien ce bruit. Il n’y avait aucune lumière dans la chambre, Saya n’avait allumé aucune bougie pour mieux réfléchir, tournant en rond dans la petite pièce envahie par un bric-à-brac de meubles et d’objets hétéroclites. Elle se colla dans les tentures de ses rideaux et attendit. Une ombre noire se glissa dans la chambre par le balcon et elle reconnut immédiatement la silhouette de Sam. Il souffla :

- Saya ?

Elle sortit de sa cachette pour mieux lui sauter dans les bras. Peu importait la raison de cette visite saugrenue. Elle était la bienvenue ! Elle se sentait si perdue depuis quelques heures ! Elle ne savait même plus qui elle était et ce qu’elle devait croire. Il l’étreignit de toutes ses forces et l’embrassa. Cela faisait longtemps qu’il ne s’était pas montré aussi démonstratif et passionné envers elle. Ils étaient aussi intimes qu’ils étaient libres, aussi leur relation était-elle semblable aux sables du désert, changeante et multiple. Saya sentait confusément le désespoir de son ami et se dégagea bien vite de cette étreinte qui bien que réconfortante n’annonçait rien de bon.

- Sam, pourquoi es-tu venu ? Et comment ?

 

Les yeux de son ami de toujours luisaient dans la nuit comme ceux d’un prédateur en alerte.

- Tu dois fuir, Saya. L’Ôracle veut ta mort et le Conseil penche en sa faveur. Ils vont te bruler si tu restes ici ! Il faut partir maintenant !

Saya sentit sa poitrine se glacer. Pourquoi voulaient-ils la bruler sinon parce qu’elle représentait une trop grande menace pour la cité ? Et si c’était réellement le cas, qu’elle se transformait en monstre incontrôlable, n’était-il pas plus sage de rester ici et d’accepter son destin ? Elle regarda Sam droit dans les yeux et répondit d’une voix rendue froide par l’effroi qu’elle avait d’elle même :

- Peut être est ce mieux ainsi, Sam. S’ils estiment que je suis trop dangereuse, peut être vaut il mieux que j’accepte leur décision…

Samuel regardait le visage torturé de Saya dans la clarté de la lune, plus livide qu’il ne l’avait jamais vue dans sa robe de lin blanche. Elle semblait terrorisée par ce qu’elle avait en elle, cette chose qu’elle ne maitrisait pas et qui menaçait peut être de la submerger. Comment un être qui se souciait tant de la sécurité de ses concitoyens, acceptant jusqu’à l’idée même de sa mort pour ne pas les mettre en danger pouvait-elle représenter une menace ? Il lui prit les mains fermement et les porta à sa bouche en disant :

- Saya, non, tu te trompes. Tu dois me croire, ce ne sera jamais la bonne décision. Je sais qui tu es. Tu ne ferais jamais de mal à qui que ce soit. Je t’en prie, sauve ta vie ! Nous n’avons plus beaucoup de temps !

Mais elle reculait, dégageant ses mains des siennes en hochant la tête de droite à gauche en signe de dénégation. Saya savait bien que Sam l’aimait plus que tout mais elle ne savait pas à quel point son jugement était altéré par cet amour qu’il lui portait. C’était trop égoïste de sa part de l’écouter. Si jamais elle lui faisait un jour du mal… À lui ou à tout autre… Jamais… Les mots se bloquaient dans sa gorge tandis qu’il essayait de la raisonner :

- Saya, je ne crois pas toutes ces foutaises sur la magie. Rien n’est jamais totalement bon ou mauvais dans ce monde, tu le sais bien ! Aucune plante, aucun animal de ce désert qui ne puisse un jour être bénéfique et un autre toxique ou mortel ! Ta magie n’est pas plus mauvaise que tu ne l’es toi ! C’est toi qui décide ! Et je te jure que je t’aiderais autant que je peux afin que ce soit toujours le cas ! Tu as ma parole, Saya !

Elle tremblait quand elle rétorqua :

- Mais si ça arrive ? Si je…

Il l’interrompit aussitôt d’une voix vibrante :

- Alors il faut condamner la ville entière au bucher, Ögall même ! Nous faisons tous le mal, Saya ! Nous sommes tous un jour ou l’autre responsables du malheur de quelqu’un d’autre, même indirectement ! En pensant comme toi, je suis responsable de la mort d’Öde autant que le Skaad qui l’a balayé !

 

À ces mots, la porte s’ouvrit en grand et Sam eut tout juste le temps de se jeter derrière un rideau. Les deux prédicateurs s’avancèrent dans la pièce, l’arme au poing et une boule de feu dans l’autre main. Saya resta un moment pétrifiée par cette vision et tandis que le plus petit restait près de la porte, l’autre la dévisagea sans aménité en parcourant la pièce à grands pas brusques. Quand il la dépassa pour écarter le rideau derrière lequel se tenait Samuel, elle prit sa décision. Elle attrapa vivement un lourd chandelier qui trônait sur sa coiffeuse et l’abattit de toutes ses forces sur la tête de l’homme qui ne s’attendait pas à une attaque aussi rapide. Il s’écroula et Samuel bondit en avant alors que le prédicateur resté dans l’entrée lançait un jet de feu sur Saya. Samuel eut juste le temps d’écarter celle qu’il aimait de la trajectoire du prédicateur et sentit une vive brûlure dans son dos ainsi qu’une odeur de roussi. Saisi par une douleur fulgurante, il tomba à genoux et Saya lui prit son poignard des mains tandis que le prédicateur s’avançait vers eux à une vitesse hallucinante. Il fut arrêté net dans sa course par le coutelas, qu’il reçut en pleine gorge. Il s’effondra lentement, et sa capuche se renversa en arrière. C’était une femme au crâne rasé dont les yeux étaient encore grands ouverts, fixant Saya sans plus la voir. La jeune fille se mordit la lèvre et reposa le chandelier qu’elle agrippait encore de sa main gauche et qui semblait beaucoup trop lourd au bout de son bras, à présent. Sam se redressa en grimaçant et lui secoua l’épaule :

- Si tu ne l’avais pas fait, ils s’en seraient chargé sans aucune hésitation. Maintenant, dépêche toi. Ce sera bientôt la cavalcade ici. J’ai abattu le garde sous ton balcon et je l’ai caché dans un buisson, mais ils ne tarderont pas à s’apercevoir de l’absence des trois gardes.

Mue par un instinct de survie qui refaisait surface, Saya s’ébroua et se dirigea directement vers une patère près de la porte, attrapa son baluchon de voyage, et courut vers son armoire, près du lit. Elle fourra quelques vêtements à la va-vite, vida ses boites à bijoux et prit les fruits et les biscuits que sa nourrice lui avait apportés quelques heures plus tôt. Sam surveillait la porte, son poignard à nouveau en main. Saya attacha son baudrier autour de ses hanches, prit les armes des prédicateurs qu’elles enfourna dans les liens en cuir de Trädskinn (un arbre qui poussait à l’abri des montagnes et dont l’écorce était semblable à du cuir animal) puis elle enfila un long manteau sombre à capuche qui ressemblait terriblement à celui que portaient ces adversaires étendus là. Samuel ferma alors la porte qu’il bloqua avec une commode pour ralentir leurs poursuivants à venir et ils s’enfuirent dans la nuit froide. À peine eurent-ils franchi les murs d’enceinte qu’ils entendirent le son d’une corne de brume retentir et l’écho des cris des hommes à leur poursuite. Comme Sam l’avait fait un peu plus tôt, il empruntèrent le dédale des toits qu’ils connaissaient par coeur pour échapper à la traque. Ils couraient sans faire de bruit, se faufilant comme des spectres derrière les montants de cheminées, sautant de maison en maison d’un pas sûr. Saya n’entendait plus que les battements de son coeur et se concentrait uniquement sur ses jambes. Une chute leur serait fatale. Samuel souffrait en silence des larges brûlures dans son dos mais chaque escalade était une véritable torture pour lui. Il savait qu’il ralentirait bientôt Saya dans sa fuite pour la vie mais tant qu’il pouvait l’aider, il irait jusqu’au bout de ses forces. Alors qu’ils atteignaient bientôt les portes de la ville et s’apprêtaient à redescendre pour emprunter les ruelles mal éclairées de la cité, le signal d’alarme général de la forteresse s’éleva dans l’obscurité et les jeunes gens surent que les portes étaient en train de se refermer sur eux, ne leur laissant aucune issue. Paniquée, Saya jeta un regard affolé à Sam qui semblait de plus en plus essoufflé. Ainsi, c’était fini ! Ils allaient se faire massacrer tous les deux dans la Palmeraie qu’ils avaient parcourue tant de fois avec insouciance ! Samuel s’arrêta pour s’appuyer à un arbre et lui attrapa le bras :

- Saya, il reste une possibilité. La Horde a laissé les Scythes non loin d’ici… Si tu cours bien, tu peux en libérer un et filer d’ici avant qu’ils ne te rattrapent.

- Et toi ?? Je ne te laisserai pas ici, Sam !

Il eut ce petit sourire en coin qui était sa marque de fabrique et qui serra le coeur de Saya en cet instant :

- Ce n’est pas moi l’Haxä… Et puis à quoi ça servirait qu’on se fasse attraper ici tous les deux après tous ces efforts ? Tu touches au but, Saya. Fonce !

Déjà, les clameurs des hommes se faisaient entendre non loin d’eux. Encore quelques instants et la Palmeraie serait envahie par les gardes de la ville et les prédicateurs de la Horde. Saya connaissait la règle qu’on lui avait enfoncé dans le crâne depuis qu’elle avait commencé son apprentissage : Sur le champ de bataille, on ne revient en arrière que pour ceux qu’on peut vraiment sauver. Autrement dit, pas les blessés. C’était une règle cruelle mais rationnelle : il valait mieux un homme mort que deux. Mais il s’agissait de Sam. Et Saya n’avait jamais été confrontée à un champ de bataille jusqu’à présent. Sam la rabroua rudement :

- Dégages d’ici Saya !!

Il avait déjà pris ce ton avec elle quand il ne savait plus quoi faire pour la convaincre et tentait de la repousser par une barrière d’agressivité. Saya pris sa décision :

- Pas question. Bouge toi, Sam !

L’agressivité de Samuel n’avait jamais marché sur Saya. Cela marchait sur les autres gamins des rues qui défendaient leur territoire à coup de poing et d’intimidation mais pas sur elle. Elle passa son bras sous le sien et le traina avec elle à travers la Palmeraie, courant pour deux, ignorant les gémissements de douleur de Sam qui ne retenait plus ses cris. Si seulement elle pouvait se servir de cette maudite magie ! Mais elle n’avait aucune idée sur la façon de procéder et elle n’avait pas le temps d’y réfléchir plus. À présent, on entendait distinctement les cris des hommes et des femmes lancés à leur poursuite. Elle se savait repérée et redoubla d’efforts pour avancer, forçant Sam à faire de même. Elle distinguait nettement les ombres des Scythes, attachés non loin de là, sous le couvert des arbres. Elle lâcha Sam un instant près d’un palmier pour s’approcher de l’une des créatures. Elle frissonna en croisant le regard rouge de l’une de ces énormes bêtes. D’une envergure de près de quinze mètres ailes déployées, ces êtres hybrides avaient le don de semer la peur partout où elles passaient. Dotées d’un corps grossièrement chevalin, elles avaient les serres d’un énorme rapace et la peau luisante et froide d’un serpent. Leurs ailes et leur queue faisaient penser à celles d’un dragon et les Scythes pouvaient comme leur cousin cracher des jets de feu ou d’acide selon leur race. Leur odeur putride achevait un tableau déjà peu attrayant. Mais c’était la seule voie de recours qui leur restait, puisque toutes les issues de la ville étaient bouclées. Saya s’approcha doucement de celui qui l’avait regardée intensément et ce dernier avança brutalement la tête pour l’attraper. Elle n’eut que le temps de se déporter sur la gauche pour lui échapper. Pas très engageant. Les lumières des torches illuminèrent la palmeraie, formant un cercle de feu et de fer autour d’eux, se resserrant de plus en plus. Des flèches fusèrent au dessus de leurs têtes. Alors Saya abandonna toute précaution, attrapa brutalement la corde du Scythe qui avait essayé de lui arracher la tête au sens littéral du terme et posa sa main sur son front avec autorité, soudain mue par une intuition. Aussitôt, elle sentit un fluide glacial traverser son bras et voulut enlever sa main, sans y parvenir. Comme si elle avait plongé son bras dans un océan de glace, elle ne sentait plus ses muscles et son bras gourd refusait de lui répondre. Prise de frayeur, elle perdit soudain la vue et fut assaillie par un flot d’images simultanées. Elle voyait un paysage montagneux, gris et recouvert de neige, qu’elle surplombait à toute vitesse, mais aussi un gigantesque brasier au fond d’une caverne… Un martèlement continu qui lui brisait les oreilles… Des liens qui l’emprisonnaient, la contraignaient, la souffrance… La mort… L’odeur du cadavre… Elle distingua des bouquetins qui galopaient dans la forêt et une faim dévorante l’assaillit. Elle comprit que c’étaient les images mentales du Scythe et qu’elle était connectée à lui. Elle se força à garder son calme, repoussa les images qu’il lui envoyait et visualisa des montagnes et la lune, le ciel à perte de vue, la liberté, en somme. Alors le Scythe relâcha son emprise brutalement et elle ne sut si c’était sa façon de la rejeter ou de l’accepter. Avant qu’elle ne puisse statuer là dessus, les premiers assaillants firent leur apparition dans une trouée d’arbre et gueulèrent qu’on avait retrouvé les fuyards. Aussitôt, Sam se redressa et brandit ses deux sabres pour leur faire face. Saya trancha la corde qui retenait la créature et voyant que celle-ci ne faisait pas un mouvement pour l’en empêcher, elle l’enfourcha. La bête gratta le sol de ses serres, impatiente de s’élever dans les airs et Saya enfonça ses talons dans les flancs du Scythe en espérant que celui-ci était pareillement dressé qu’un cheval. L’énorme créature ailée déploya ses ailes moribondes et une odeur d’oeuf pourri les enveloppa. C’était à la limite de l’insoutenable mais Saya avait d’autres priorités. Elle cria le nom de Samuel et celui-ci battit retraite dans sa direction, retenant toujours ses adversaires, bien que de plus en plus difficilement. Elle lui lança la corde qui pendait encore autour du cou du Scythe, mais il trébucha sur une racine au même moment et tomba abruptement sur le sol. Les hommes furent sur lui aussitôt et Saya cria :

- Attrape la corde, Sam !!!

Le Scythe commençait son envol et Saya sentait déjà ses griffes se décoller du sol. Deux flèches la manquèrent de peu et elle se pencha en avant sur l’encolure de la créature qui sifflait furieusement. Un instant plus tard, le Scythe s’arracha complètement du sol et se dressa à la verticale pour s’élever à travers les arbres. Saya reprit espoir quand elle vit la créature lutter sous le poids de Samuel accroché à son encolure. Elle-même tira de toutes ses forces sur la corde pour tenter d’aider son ami qui s’agrippait à deux mains, le visage tordu par l’effort. Quelques volées de flèches les frôlèrent encore et l’une se ficha dans le corps du Scythe qui poussa un cri outragé sans toutefois paraître sérieusement atteint. Il dépassa la cime des arbres et prit encore de l’altitude. Saya était à deux doigts de tomber, penchée à l’extrême avec les jambes étroitement serrées autour du ventre du Scythe, mais jamais elle n’aurait lâché la corde qui retenait Sam à la vie et tendit un bras vers lui. Dans un effort surhumain, celui-ci remontait centimètre par centimètre la corde qui le rattachait au Scythe et à Saya. Il se demanda un instant s’il ne ferait pas mieux de lâcher tout simplement cette satanée corde mais la main de Saya était si proche de lui qu’il se refusa à abandonner la partie. Son amie criait des encouragements qu’il n’entendait pas, le vent sifflant à ses oreilles et lui engourdissant tous les sens. Aussi, il perdait de plus en plus la sensation de ses muscles, au contraire de la douleur de son dos qui redoublait encore d’intensité. Tout à coup, le Scyhte cessa son ascension et se mit à l’horizontale, perturbant tout l’équilibre précaire dans lequel se tenait Sam. Il allait lâcher la corde quand la main de Saya l’attrapa fermement par le bras et il noua lui aussi ses doigts autour d’elle, avec l’énergie du désespoir. En quelques instants, il se hissa derrière elle, et faillit s’évanouir de soulagement ou d’épuisement, il ne savait plus. Mais il sentit les mains de Saya enrouler ses bras autour d’elle, le serrant plus étroitement contre son dos, le réchauffant avec le peu de chaleur qui lui restait sous son manteau, et il se concentra entièrement sur cette sensation là, oubliant ses souffrances et savourant le fait d’être encore en vie aux côtés de celle qu’il chérissait.

 

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