Le Bricabrac Schizophrénique

des idées en vrac, une pincée de bonne humeur et une bonne dose d’amitié…

 

VeÖ – chapitre III 11 décembre, 2010

Classé dans : fictions,Voyages en Ogäll — Ewillana @ 21:52

III.

Le Conseil


La tribune du Conseil représentait un haut-lieu du pouvoir à Drakensvärt. Seule bâtisse parfaitement circulaire de la ville, son imposante façade et ses riches colonnades avaient de quoi inspirer le respect et la déférence. Deux gigantesques statues de femmes guerrières encadraient le portail monumental, richement ornementé d’arabesques en Or incrusté de pierres précieuses. Il y avait dans les décorations de ce portail de quoi subvenir aux besoins de la ville pendant au moins toute une année. Quatre prêtresses-guerrières, réelles celles-ci, gardaient l’entrée et on se demandait sur quoi elles veillaient le plus : les enluminures du portail ou les vivants qui occupaient ces lieux. L’intérieur se voulait aussi impressionnant que l’extérieur et se présentait comme un gigantesque amphithéâtre. La matriarche se tenait en bas des gradins sur une estrade, assise sur un fauteuil de pierre devant les statues de Sòl et Ingunäar et huit prêtresses du plus haut rang l’entouraient en restant debout. Elles étaient les ministres chargées du bon fonctionnement de la ville et se répartissaient différents domaines de compétence : Alwine Galenwan était chargée de l’ordre et de la sécurité de la ville et commandait les armées, elle représentait le bras droit de la matriarche et se plaçait donc juste à côté d’elle, puis venaient Mektild Anur en charge de la justice, Alrun Galebrin en charge des affaires religieuses, Sybille Ceres, en charge de l’économie et du commerce, Guisélaa Belédien, en charge des affaires étrangères, Silke Chanasur pour l’hygiène et la santé publiques, Bathilda Galàrir pour l’éducation et la formation militaire, et Sunilda Fenrir pour l’art et la culture svärtienne. La matriarche prenait toujours la décision finale concernant les lois et les décrets et était à la fois le pouvoir militaire et la cheftaine spirituelle. C’était souvent la femme la plus âgée de la ville mais il arrivait qu’une prêtresse plus jeune soit élue à la place d’une plus vieille parce que ses faits d’arme et son expérience le justifiaient. C’était le peuple qui élisait tous les dix ans les ministres au sein de la Sororité de Sòl, ordre religieux dans lequel les jeunes filles de la ville qui le souhaitaient entraient à l’âge de 11 ans après avoir été rigoureusement sélectionnées lors d’un concours extrêmement difficile par les Supérieures pour leurs qualités physiques, morales et intellectuelles. Celles qui étaient choisies entraient alors dans la Sororité et suivaient les enseignements en espérant un jour être élues par le peuple pour siéger au Conseil. La matriarche était elle aussi élue par le peuple et le restait jusqu’à la fin de sa vie. Ainsi donc, le pouvoir était matriarcal à Drakensvärt, aussi les membres permanents du Conseil ne comptaient-ils que des femmes. Les hommes pouvaient néanmoins intégrer toutes les sphères du pouvoir, et leurs avis étaient toujours attentivement écoutés au Conseil. Il en était ainsi depuis toujours en ces contrées désertiques et les étrangers riaient souvent dans les tavernes de ces hommes qui ressemblaient à des femmes avec leurs djellabah et de ces femmes qui ressemblaient à des hommes avec leurs sarouels et leur turban. Cependant, ils riaient bien moins quand il se retrouvaient à plat ventre, menacés d’un couteau sous la gorge par l’une de ces femmes qui « ressemblait à un homme ». On ne se moquait pas impunément des habitants d’Öskaalie, que ce soit à Drakensvärt ou ailleurs.


De même, on ne riait pas au Conseil, ce jour là. Elle était inhabituellement animée pour une assemblée purement protocolaire. La réunion menaçait même de prendre une tournure tragique pour Saya. L’Ôracle aux yeux maquillés de noir martelait ces paroles tout en regardant chaque femme l’une après l’autre :

- Cette fille est dangereuse. Son pouvoir prendra bientôt des proportions inimaginables. Vous devez la brûler ! Il en va de la survie de la Cité ! Et peut être de l’Öskaalie entière !

Les ministres passaient de la peur à la colère, de la colère à la consternation et ne semblaient savoir que faire. Elles furent réduites au silence par un geste de leur cheftaine. La matriarche dont le visage ressemblait à celui d’un chat siamois avec sa peau un peu plissée par le temps, ses grands yeux en amandes et son menton pointu, rétorqua :

- Grimma, j’ai besoin d’un peu plus d’éléments avant de décider de brûler une jeune fille innocente de dix sept ans sur la place publique.

Vexé par le regard narquois de la matriarche, Grimma s’empourpra. Ce n’était point cette vieille bique d’Hera Soleres qui allait remettre en question son pouvoir et son autorité ! Il répondit :

- Sans vouloir vous offenser, vénérable matriarche, personne n’est mieux placé que moi pour savoir que cette jeune fille est une menace terrible pour nous tous. Je l’ai senti avant même que son pouvoir ne s’éveille, hier, dans une transe ! Le flux de magie qui circule maintenant sature toutes mes perceptions !

À ces mots, la femme qui était restée jusque là silencieuse, Alwine Galenwan, renifla avec dédain :

- Pardonnez moi, Grimma, mais à part les vapeurs d’opium, qu’êtes vous encore capable de sentir ? La matriarche demande des preuves concrètes, pas de viles spéculations sorties tout droit de l’un de vos délires mystiques auxquelles vous êtes à présent seul à croire !

Même si la dépendance de Grimma aux opioïdes était bien connue au sein du Conseil et faisait régulièrement le sujet de railleries parmi les ministres, il fallait bien du courage et du sang-froid pour oser dire une chose pareille au visage de l’Ôracle. Mais c’étaient des qualités dont ne manquait pas la cheftaine des armées, qui s’était illustrée maintes fois au combat et faisait preuve d’un bon sens pratique et d’une rationalité sans faille. Ses yeux aigue-marine fixaient sans ciller le regard noir de Grimma qui s’étouffa presque sous l’insulte :

- Je ne vous permets pas, Alwine Galenwan ! Soyez certaine que vous me paierez cet affront !

Pointant un index menaçant dans sa direction, il avança vers elle et un sourire cruel se dessina sur son visage blafard :

- Par ailleurs, je me demande pourquoi vous êtes ici à discuter du sort de cette jeune fille, votre propre progéniture, si je ne me trompe pas !

Alwine serra les dents sous l’attaque car Grimma n’était pas censé avoir cette information. Quand avait-il eu le temps d’être renseigné et par qui ? Saya lui avait-elle dit ? Alwine en doutait sérieusement, alors que sa fille n’avait pas même tourné les yeux vers elle quand elle avait été désignée Haxä. À cette pensée, la guerrière se sentait remplie d’orgueil et de fierté pour sa fille, qui refusait de faire appel à la position de sa mère pour être sauvée, sauvegardant par la même occasion l’honneur de son nom et restant digne même dans l’adversité. Mais cet orgueil guerrier était bien vite remplacé par une vive culpabilité maternelle et un grand désespoir. Quelle mère était-elle pour ne pas même faire un geste afin de protéger son enfant trainé dans la fange aux yeux de tous ? Quelle femme cruelle, qui préférait sauvegarder son honneur plutôt que la vie de sa propre fille, chair de sa chair ! C’était la mère et la femme que Grimma attaquait par cette phrase perfide et Alwine en fut bien plus touchée qu’elle ne le montra. Alors qu’elle se contentait de lui jeter un regard assassin qui en avait fait reculer plus d’un, la matriarche intervint, le regard sévère :

- Alwine Galenwan est là parce que je l’y ait autorisée. Sa fille a le droit d’être représentée et je suis la seule à même de décider qui doit partir ou rester. Cela est valable aussi pour vous, Grimma.

La voix de Grimma se fit mielleuse :

- Bien entendu, vénérable matriarche. Néanmoins, vous savez bien vous même que vous ne pouvez pas me renvoyer. Nul n’est censé ignorer les lois d’Öskaalie que vous avez vous même contribué à fonder. Et personne ne peut prétendre s’y souscrire, pas même vous, ma chère Hera.

- Je connais les lois, Grimma. C’est d’ailleurs en leur vertu que je vous demande d’apporter la preuve de la dangerosité de Saya qui vous pousse à vouloir me faire prononcer un jugement si sévère à son encontre.

- La preuve ?

Le visage de Grimma se plissa en un rictus affreux :

- Il n’y a pas deux heures, elle a tué un Skaad de trente mètres à mains nues !

Aussitôt un brouhaha indescriptible s’éleva dans l’amphithéâtre. Même Alwine était ébranlée et dut faire un effort surhumain pour ne pas vaciller. Sa fille, tuer un Skaad à mains nues ? C’était impensable ! La matriarche dut élever la voix pour rétablir le silence, cette fois.

- Silence !!!

Mais les esprits étaient échauffés et la panique semblait augmenter de seconde en seconde dans la tribune. Bientôt la ferveur populaire se joindrait à cette peur viscérale de la magie et il n’en faudrait pas plus pour qu’elles se transforment en curée générale sur la place publique. La matriarche comprenait tout cela et ses tripes lui criaient que cela n’était pas juste. Elle rugit une nouvelle fois :

- Silence !!!

L’amphithéâtre jouissait d’une formidable acoustique, aussi le son de sa voix grave se réverbéra dans l’air et le silence se fit à nouveau, non sans difficulté. La matriarche, dont l’expression impassible se faisait à présent réprobatrice, rabroua ses ministres :

- Depuis quand les membres du Conseil se conduisent-elles comme de véritables écolières pendant la récréation ? N’avez vous rien appris ? Vous laisserez vous aveugler par vos peurs et vos superstitions ? Vous avez été élues pour représenter le peuple et décider de l’avenir de la Cité ! Je ne tolérerai pas un tel désordre alors ne m’obligez pas à sévir !

Grimma se félicitait intérieurement. Il avait si facilement ravivé la peur dans le coeur de ces femmes ! Et la matriarche si avisée ne changerait jamais ! Elle était beaucoup trop scrupuleuse pour se laisser aller à un jugement populaire, quitte à semer la discorde dans son Conseil voire dans la cité entière. Ainsi, il pouvait avancer ses autres cartes… La matriarche s’adressa à nouveau à lui d’une voix tranchante :

- Grimma, je te somme de dire ce que tout ce que tu sais au sujet de Saya.

Il ne se fit pas prier :

- Saya est déjà très forte. Je pense que le Skaad a été attiré par sa magie, ce sont comme vous le savez des êtres extrêmement anciens et la magie n’est pas étrangère à leur conception… On dit même qu’ils servaient les Haxä dans l’Ancien Temps. Qu’il ait senti son pouvoir en dit déjà long sur l’ampleur des pouvoirs de la fille. Quoiqu’il en soit, elle a fait couler son sang et libéré son pouvoir, qu’elle a délibérément projeté dans la tête du Skaad. Il a été foudroyé sur le coup ! Et vous avez vu ses marques ! Aucun Haxä n’en a jamais possédé de semblables !

La matriarche commenta insidieusement :

- Sauf vous, Grimma…

Grimma se tortilla sur place :

- Il est vrai que mes marques sont étendues, mais les miennes sont loin de l’être autant que celles de Saya et elles l’étaient bien moins encore à son âge !

- Mais elle n’est pas très différente de vous… Alors pourquoi voulez vous la voir brûler alors que vous êtes habituellement si prompt à accueillir de nouvelles recrues ? Auriez vous peur d’être remplacé, Grimma ?

Grimma exultait en lui même : la matriarche était si prévisible ! Il en ferait ce qu’il voudrait ! En attendant, il s’efforça de rester impassible et continua à jouer son rôle :

- Saya n’est pas comme nous. La magie de Saya est noire. Elle est mauvaise par essence, incontrôlable. Elle ne peut pas rentrer dans l’Ordre !

Alwine intervint :

- Vous mentez, vieux fou ! Saya est jeune, elle apprendra ! Je connais ma fille, et je sais que son coeur est pur.

Un murmure approbateur s’ensuivit. Personne n’était très à l’aise avec l’idée de faire brûler vive une jeune fille de 17 ans, qui n’avait encore rien à se reprocher. Grimma ricana dans sa direction :

- Alwine, vous me traitez de fou ? Pourtant, n’êtes vous pas la mère de cette enfant ? La magie vient bien de quelque part… Et vous ne paraissez pas très douée dans ce domaine de même que tous vos ascendants… Mais peut être en est il autrement de son père… Alors qui est le plus fou de nous deux ? Moi ou vous, qui avez délibérément pris le risque de mettre au monde une sorcière en transgressant nos lois les plus fondamentales ?

Aussitôt, tous les regards se tournèrent vers la guerrière aux épais cheveux noirs et à la silhouette altière. Elle les défia tous du regard en retour.

- Je n’ai pas à m’expliquer sur ce sujet !

Mektild Anur, qui était sage et avisée, répondit d’un ton calme :

- Étant donné que ta fille est au coeur des débats et que sa magie nous met tous en danger, il est de ton devoir de nous dire tout ce qui est nécessaire afin de prendre notre décision. De même, si tu as volontairement transgressé la loi, tu devras en répondre devant la Cour Martiale et le Tribunal.

Alwine redressa la tête et la matriarche renchérit :

- As-tu quelque chose à nous dire, Alwine ?

Celle-ci répondit clairement :

- Non. Le père de Saya n’était pas un sorcier. Et il est aujourd’hui trop tard pour l’interroger. Il est mort l’année dernière.

Grimma ricana de nouveau :

- Comme c’est pratique !

La matriarche le fusilla du regard :

- Grimma, vous dépassez les bornes ! Si vous n’avez pas d’autres preuves à nous apporter, je vous prierais d’arrêter vos calomnies ! Je ne supporterai plus longtemps vos insinuations !

Comme il se taisait, mouché, elle frappa dans ses mains :

- Qu’on fasse entrer les témoins !

C’était l’étape suivante de la procédure. Chaque dénonciation devait être appuyée par le témoignages des personnes ayant assisté à la révélation d’un ou d’une Haxä. On fit entrer Samuel dont les yeux bleus étaient encore plein de colère du traitement qu’on lui avait fait subir plus tôt et il se démenait pour échapper à la poigne de deux Prédicateurs.

- Lâchez le !

Aussitôt les Prédicateurs exécutèrent l’ordre de la matriarche et Samuel remit un peu d’ordre dans ses vêtements en tirant sur sa tunique qui sortait de sa ceinture. Mais c’était peine perdue pour lui, car il avait l’air d’un saltimbanque quoiqu’il fasse. Son sarouel était constamment déchiré et ses cheveux noirs en pagaille étaient aussi indomptables que leur porteur. À 18 ans, il avait l’assurance et l’effronterie de ceux qui n’ont jamais rencontré d’obstacle assez fort pour leur résister et qui croient encore que tout est possible. Cependant, Samuel venait de perdre Öde et il avait à peine eu le temps d’assister aux funérailles qu’on le trainait comme un petit garçon pris en faute devant la matriarche pour assurer la condamnation de celle qu’il aimait. Il s’y refusait. Il aurait du avoir peur d’elle. Il avait pourtant vu de ses yeux la colonne de lumière traverser le Skaad, mais c’était plus fort que lui. Il savait après avoir vu ce qu’elle avait fait qu’ils ne l’emmèneraient pas aux Monts Neigeux. Quelqu’un capable de terrasser un Skaad à mains nues n’avait aucune chance dans son monde. Mais il ne dirait jamais quoique ce soit qui lui fasse du tort et il était prêt à tout tenter pour la sauver. Il mit un genou à terre devant la matriarche qui le regardait avec bienveillance et elle lui ordonna de se relever. Il obéit et croisa le regard de serpent de Grimma qui le dévorait des yeux. Samuel rêva un instant de lui trancher la gorge avec son poignard mais il se maitrisa. Hera Soleres s’adressa à lui :

- Samuel Amaralas, jure tu de dire la vérité devant Sòl et Ingunäar ?

Le jeune homme porta son poing serré à son coeur et s’agenouilla de nouveau devant chaque statue à l’effigie des dieux. Il ne croyait pas particulièrement en leur influence, mais il était d’usage de prêter serment avant de participer à une audience.

- Je le jure, devant Sòl et Ingunäar !

Comme le voulait la procédure, la matriarche continua :

- Samuel, étais-tu là lorsque Saya a révélé ses pouvoirs ?

- Oui.

Il était décidé à ne répondre que le strict nécessaire. La matriarche sentit son ton défensif mais poursuivit comme si de rien n’était :

- Peux tu raconter aux membres du Conseil dans quelles circonstances cette révélation a eu lieu ?

Le jeune homme bomba un peu la poitrine et répondit clairement :

- Non.

Il y eut quelques murmures et un soupir agacé du côté de Grimma. La matriarche, imperturbable, demanda alors :

- Tu affirmes pourtant avoir été là lors de la révélation, es-tu bien conscient que ton serment devant les dieux t’engage à raconter les évènements dont tu as été témoin ?

- Oui. Mais je ne peux pas dire quels étaient ces évènements tout simplement parce que je ne sais pas ce que j’ai vu exactement.

Grimma leva les yeux au ciel et la matriarche proposa :

- Très bien. Alors raconte nous simplement ce que tes yeux ont vu.

Il n’était plus temps d’esquiver les questions. Samuel redressa la tête et et dit d’une voix forte et claire :

- Saya, Liv, Ödalrik et moi avons décidé d’aller dans les Rocheuses pour trouver une plante afin de la montrer demain en classe. Sur le retour, nous avons été attaqués par un Skaad. Saya nous a ordonné de nous disperser et c’est ce que nous avons fait. Liv et Ödalrik sont rentrés directement dans la cité mais j’ai remarqué que le Skaad s’en prenait à Saya alors j’ai fait demi-tour pour lui venir en aide. Quand je suis arrivé, elle avait perdu son arme et elle était juchée sur le Skaad alors je me suis approché et je lui ai jeté l’un de mes sabres. C’est là que le Skaad m’a donné un coup de patte et qu’Öde a été balayé. Comme j’étais coincé sous le corps d’Öde, je n’ai pas bien vu ni compris ce qui se passait. Tout ce que je sais, c’est que Saya m’a sauvé la vie.

La matriarche rétorqua :

- Je veux bien croire que tu aies été trop occupé à sauver ta vie pour remarquer ce qui se passait, mais tuer un Skaad n’est pas chose aisée et c’est loin d’être discret. Tu as bien du voir quelque chose…

Samuel se renfrogna :

- J’ai juré de dire la vérité devant Sòl et Ingunäar. Je n’affirmerai que ce que j’ai réellement vu. Il y a eu de la lumière c’est vrai, et cette lumière à tué le Skaad. Quant à savoir si cela venait de Saya ou du monstre, je ne pourrais pas l’affirmer.

Grimma s’esclaffa :

- J’ignorais que les Skaads avaient des tendances suicidaires ! Un peu de sérieux, voyons ! Quand tu l’as retrouvée, elle était évanouie n’est ce pas ?

- C’est vrai.

- Comment l’expliques tu ? Comment expliques tu sa nudité et les marques sur son corps ?

Samuel s’efforça au calme le plus parfait pour répondre :

- Je ne suis pas là pour expliquer. Je suis là pour dire ce que j’ai vu. Et je viens de le faire. Si vous n’avez pas d’autres questions, j’aimerais maintenant retourner chez moi pour pleurer mon frère.

La matriarche intervint :

- Bien entendu, nous comprenons toutes et tous que tu aies besoin de solitude dans de pareilles circonstances. Mais la vie de ton amie est en jeu et avec elle peut être l’avenir de la cité. Es tu bien sûr de nous avoir tout dit ?

- Oui. La seule chose dont je sois vraiment certain c’est que Saya a tout tenté pour nous sauver, Öde et moi. Elle ne mérite pas le bûcher. Je la connais depuis toujours, et je peux affirmer qu’elle a l’âme la plus pure qui soit.

- Nous ne remettons pas en cause les vertus de Saya mais la dangerosité de ses pouvoirs, Samuel. Je te remercie pour ton témoignage. Tu peux partir maintenant.

- Suis-je autorisé à voir Saya, à présent ?

La matriarche le regarda avec douceur et répondit :

- Non. Samuel, tu ne pourras plus revoir Saya, désormais. Elle est une Haxä et quoiqu’il arrive, elle ne fréquentera plus les gens de la cité.

Samuel accusa le coup et lâcha d’une voix blanche :

- C’est injuste ! Saya est mon amie ! Qu’elle soit une Haxä ou pas, ça ne change rien !

- Elle pourrait faire du mal à la cité, même malgré sa volonté de faire le bien. Il est trop dangereux d’accepter des sorciers parmi la communauté. Les Haxä doivent vivre à l’écart du monde, en altitude afin de canaliser leurs pouvoirs plus facilement, et ils n’ont pas le droit de se reproduire. Tu le sais bien, Samuel.

- Tout ce que vous cherchez à éviter, c’est quelqu’un qui pourrait remettre en cause votre pouvoir ! C’est tellement facile de remettre sur la table les événements du passé afin de museler toute une partie de la population et évincer la voix des opposants au régime ! Les Haxä n’ont rien demandé ! Saya n’est pas responsable de ses pouvoirs ! Elle ne mérite pas qu’on la brûle pour ça alors qu’elle n’a même rien fait de mal !

Alwine pensa que le jeune homme était bien courageux ou inconscient pour jeter à la figure de la matriarche ses faiblesses et son désir de pouvoir. Et malgré son jeune âge, il saisissait déjà les enjeux politiques dont faisaient l’objet les Haxä. Elle admirait Samuel dont le coeur n’était pas encore entravé et ramolli par son ambition ou sa quête de renommée. Elle avait honte, aussi. C’était un enfant de la rue qui défendait farouchement sa fille alors qu’elle même restait là à ne rien dire. Il avait pourtant bien plus à perdre qu’elle… Qu’étaient quelques privilèges et des biens matériels alors que ce garçon qu’elle avait connu petit garçon mettait sa vie dans la balance pour sauver Saya ? Et dire qu’elle réprimandait souvent Saya pour ses mauvaises fréquentations et particulièrement ses relations avec celui ci, qu’elle avait l’habitude de juger indiscipliné, roublard et feignant. Il semblait qu’elle se soit trompée sur son sort. Il aimait vraiment sa fille. La matriarche eut un petit sursaut, piquée au vif par les critiques acerbes de Samuel, mais ne se laissa pas désarçonner pour autant :

- Tu es trop jeune pour comprendre les enjeux qui se nouent ici, Samuel. J’ai été comme toi à ton âge, mais tu apprendras que le bien être de tous nécessite parfois des sacrifices. Retourne chez toi et fais ton deuil.

Aussitôt, deux Prédicateurs restés dans l’ombre des colonnades s’approchèrent doucement, s’apprêtant à saisir le jeune homme et à le raccompagner fermement vers la sortie. Mais Samuel n’était pas prêt à se laisser empoigner comme les deux fois précédentes. Quand l’une des deux robes noires tendit le bras pour le saisir, il l’attrapa et fit voler le Prédicateur par dessus son épaule. La cohue qui s’ensuivit fut mémorable. Avant même que le prédicateur ne se retrouve au sol, le second bondit en avant et lui envoya un violent coup de poing dans le nez. Samuel répliqua aussitôt, habitué qu’il était à recevoir des coups et à rendre la pareille sans attendre. La matriarche s’était levée et Grimma beuglait pour qu’on fasse venir du renfort. Les quatre guerrières gardiennes du Conseil firent leur apparition et se joignirent à l’empoignade. Samuel ne réfléchissait plus, il ne cherchait plus qu’à mettre à terre le plus de monde possible, peu importait le prix. Il ne parvenait pas à accepter l’évidence et son impuissance à sauver son amie. Il n’était pas armé, aussi la matriarche ordonna qu’on ne le blesse pas. Les guerrières cachèrent mal leur mécontentement mais s’exécutèrent et remirent leurs épées dans leur fourreau. Samuel n’en fut que plus vindicatif et distribuait les coups de poings et les prises en cascade, insouciant de ses propres blessures. Les ministres s’en mêlèrent quand la situation devint incontrôlable. Samuel bondissait comme un Stigg et esquivait les coups, s’aidant des colonnades pour exécuter de magistrales figures d’art martiaux, toute en force et en souplesse. Quand il se saisit d’un chandelier en fer forgé pour assommer Sunilda Fenrir, une femme à l’aspect pâle et frêle (ce qui n’était qu’une apparence), Alwine décida d’intervenir. Elle fendit le cercle qui s’était formé autour du jeune homme et entra dans la danse. Elle avait beaucoup plus d’expérience que lui, même au corps à corps, et malgré le talent de Samuel, cela ne prit que quelques secondes avant que la guerrière ne le maitrise. Elle lui avait donné ses première leçons d’arts martiaux, et il était encore loin le temps où l’élève dépasserait la maitresse ! Samuel était doublement désavantagé qu’il connaissait bien la mère de Saya et n’osait pas porter les coups qu’il aurait donnés volontiers à un adversaire inconnu. Quand elle le plaqua durement au sol, un genou dans sa colonne vertébrale, il siffla entre ses dents :

- Pourquoi Alwine ? Pourquoi faites vous ça ? Saya est votre fille !!

Elle se pencha sur lui et souffla à son oreille :

- Pour te sauver, idiot ! Ne vois tu pas que tu n’arriveras à rien d’autre qu’à te faire tuer, de cette façon ?? En quoi serais-tu utile à Saya une fois mort ? Tu ne réfléchis donc jamais ?

- Au moins j’essaie de faire quelque chose, moi !

Alwine eut envie de gifler l’insolent tout en même temps que de l’embrasser alors elle l’aida à se relever tout en lui maintenant un bras coincé dans le dos. La matriarche hocha la tête et Alwine raccompagna Samuel à l’extérieur. Une fois dehors, Samuel fut frappé par la touffeur ambiante. Jamais il ne s’était senti aussi harassé par la chaleur du soleil. Alwine lui serra l’épaule, et lui dit sobrement :

- Rentre chez toi, Samuel, ça vaut mieux. Tu ne peux rien faire pour Saya. Et ne crois pas que le sort de ma fille me désintéresse. Mais ce n’est pas en jouant les héros comme tu viens de le faire que nous changerons les choses.

 

Puis, elle lui rendit les armes qu’il avait laissées à l’entrée de l’édifice comme le voulait le règlement, comme on rend les armes à un ennemi vaincu dignement. Samuel affichait une mine abattue où se mêlait impuissance et frustration. Samuel affichait une mine abattue où se mêlait impuissance et frustration.

 

- C’est mal parti, n’est ce pas ?

Le visage d’Alwine était sombre quand elle acquiesça :

- Grimma veut qu’on la brûle. Je ne sais pas pourquoi mais je vais tout faire pour que ça n’arrive pas. Je dois dire que je n’aurais jamais espéré pour ma fille qu’elle finisse aux Monts Neigeux. En tout cas, je préfère la savoir en vie et en bonne santé plutôt que brûlée vive en place publique.

Puis elle fit demi-tour et Samuel sentit la boule d’angoisse dans son estomac prendre encore un peu d’ampleur. Ainsi ses soupçons étaient fondés. Saya risquait bel et bien la mort et c’était en bonne voie pour aboutir. Mais il n’allait rester les bras croisés à attendre que ça arrive en allant gentiment là où on lui avait ordonné d’aller ! Il traversa tranquillement la place du marché qui servait aussi de forum et où on trouvait tout un souk d’objets insolites et variés et pris la direction de l’est. Quand il se sut à l’abri des regards, il escalada une façade et émergea sur un toit. C’était le meilleur moyen d’atteindre son objectif sans être repéré et beaucoup plus rapide, surtout. Libérer Saya dépendrait de sa capacité à agir vite car le Conseil rendrait bientôt son verdict.



 

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