Le Bricabrac Schizophrénique

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Voyages en Ogäll ou Les Contrées Hostiles – Chapitre II (suite – corrigé) 3 décembre, 2010

Classé dans : fictions,Voyages en Ogäll — Ewillana @ 12:18

II.

Drakensvärt

(suite)

 

[ C’était ce terrible et fragile équilibre entre les forces et les intérêts de chacun à survivre qui rythmait la vie et ses tragédies dans le désert. Tout du moins la plupart du temps, car il arrivait parfois que les humains se chargent eux mêmes de cette besogne.] 

Saya contemplait les remparts de la ville depuis la fenêtre de sa chambre. Le soleil commençait à descendre et elle voyait de loin les fumées de la cérémonie funéraire rendant hommage à Öde s’élever dans le ciel en teintant d’un voile gris les couleurs chatoyantes du coucher de Soleil. Ses oreilles percevaient le chant lointain et mélancolique des lyres et de la flûte qui pleuraient le départ du cheval et accompagnait son voyage vers l’au-delà. Quand le brasier funéraire serait éteint, le vent emporterait les cendres d’Öde à travers les rues de la ville, au dessus des toits-terrasse des immeubles, et le courageux équidé emplirait encore une fois de sa présence le coeur de ceux qui l’avaient aimé avant de rejoindre ses ancêtres dans le désert, à tout jamais libre. Saya aussi versa quelques larmes pour le cheval gris, car elle l’avait connu et apprécié durant son enfance, lorsqu’elle partageait les jeux de Sam dans les Palmeraies. Elle regrettait amèrement de ne pas pouvoir assister aux funérailles afin de dire aurevoir au brave animal et de soutenir son meilleur ami, car elle savait qu’il serait dévasté et qu’il devait avoir bien besoin d’une épaule amicale en ce moment même. Elle se sentait aussi vaguement coupable de ce drame, car après tout, Sam était revenu sur ses pas pour lui venir en aide, ce qui avait entrainé la mort prématurée du cheval. Et dire que cette excursion ne devait rien avoir d’extraordinaire ! Ils étaient partis avec cette peste du nom de Liv et Odalrik, un garçon plus jeune qu’eux à la timidité excessive. La raison en était simple : ils devaient tous quatre rendre un exposé le lendemain sur les vertus de la tenasmimt, une plante rare qui ne poussait que dans les Rocheuses. Bien entendu, il avait fallu que Liv exige qu’ils aient un échantillon de cette plante pour la présenter devant la classe et s’attribuer ensuite tout le mérite de sa découverte. Mais ils n’en avaient pas trouvé et sachant que le Soleil ne tarderait plus à se coucher, ils avaient fini par renoncer à leur projet pour rentrer à l’abri. Et puis il y avait eu l’attaque du Skaad. Et maintenant, Öde était mort et Saya se trouvait accusée d’un crime qu’elle ne comprenait pas. Elle gardait un souvenir confus de ce qui s’était passé et le terrible mal de crâne qui lui martelait les tempes ne faisait rien pour arranger sa mémoire. Par contre, elle se rappelait clairement du regard de Sam quand il l’avait réveillée dans les dunes avec un peu d’eau de sa gourde. Ce regard, elle l’avait déjà vu une fois, il y a fort longtemps. Un mélange de peur et de fascination.

Elle avait dix ans. Elle courait sur les toits à la suite d’un Stigg, sorte de petit écureuil des sables qui avait un don particulier pour le vol d’objets brillants et de tout ce qui se mange d’une façon générale. Celui-là lui avait pris la broche en or que sa mère lui avait offerte pour son anniversaire afin d’ornementer son turban. Elle l’avait poursuivi jusque sur une terrasse quelle ne connaissait pas et le tenait enfin à sa merci quand elle avait senti quelque chose. Elle tourna la tête en direction des portes fenêtres donnant sur l’appartement et commença à avoir peur. Si elle était découverte là, elle était bonne pour une sacrée réprimande. Elle tenait fermement dans ses mains le petit animal qui s’accrochait désespérément à son butin tout en essayant de la mordre quand elle aperçut un jeune enfant, d’environ 3-4 ans, assis sur un tapis dans le salon. Il jouait avec des cubes en bois multicolores et c’était le bruit qu’il faisait en s’amusant qui l’avait alertée. Elle poussa un soupir de soulagement et s’apprêta à arracher la broche des pattes de son voleur quand quelque chose retient soudainement son attention. Devant elle, les cubes de bois lévitaient dans l’air et l’enfant riait aux éclats. Elle fut si saisie d’effroi qu’elle en lâcha le Stigg qui la regarda un instant avec incrédulité avant de s’enfuir avec sa broche. Les mains du jeune garçon tournaient doucement devant lui et les cubes suivaient son mouvement. Saya ne pouvait détacher son regard de lui, alors même qu’elle n’aspirait qu’à fuir. Sa mère et tout un chacun lui avait bien parlé des dangers de la magie, force maléfique et obscure qui avait failli détruire le monde. Et puis, l’enfant dut sentir son regard car il tourna brusquement la tête vers elle et la fixa de ses yeux grands yeux bruns, tout en continuant à jouer avec les cubes. Des yeux de faon, incroyablement intenses et mûrs pour leur âge, créant une sensation dérangeante chez celle qu’il tenait dans son regard. Pourquoi la regardait-il ainsi sans réagir ? Comme il ne cillait pas, Saya fut prise de peur et retrouva l’usage de ses jambes. Alors qu’elle reculait en trébuchant, la mère de l’enfant entra dans la pièce et resta elle aussi saisie d’effroi. Son regard perdit toute chaleur et elle devint livide. On voyait la peur sur son visage quand elle poussa un cri et Saya s’enfuit. Plus tard, elle avait vu la Horde arriver et enlever l’enfant devant une foule muette et figée. Ces regards l’avaient marquée à tout jamais et elle espérait ne jamais lire cette expression de peur dans le regard de sa propre mère. Et voilà que des années plus tard, c’était son tour. Revenant au visage de Samuel, elle avait remarqué les larmes sur les joues de son ami et elle avait compris qu’Öde n’avait pas survécu. Il l’avait néanmoins aidée à se relever et elle découvrit qu’elle était nue. Non pas que cette nudité la gênait particulièrement, encore moins devant Sam qui la connaissait si bien, mais elle se demandait bien à quel moment elle avait perdu ses vêtements et ce qu’ils étaient devenus. D’autre part, elle avait remarqué de drôles de stries sur sa peau, comme un tatouage en filigrane qui lui en rappelait d’autres auxquels elle n’avait pas envie de penser. Elle avait jeté un regard interrogateur à Sam et il avait baissé les yeux avant de lui raconter ce qu’il avait vu. Elle ne put que constater qu’il disait vrai car le cadavre encore fumant de l’énorme Skaad gisait sur le sol, juste sous ses yeux. Puis il prononça le mot avec hésitation : Haxä. Bien sûr, elle savait ce que ça signifiait, elle ne parvenait tout simplement pas à accepter cette possibilité.

Mais Grimma ne se déplaçait jamais pour rien et c’était bien son destrier volant qui arrivait comme une menace venue du ciel, fondant sur eux à la vitesse de l’éclair, suivi de près par la Horde. À la vision de ces êtres mi-dragons mi-chevaux qu’étaient les Scythes, Saya frémit des pieds à la tête. Elle avait une sainte horreur de l’Oracle et de ses disciples Prédicateurs, oiseaux de mauvais augure venus des Monts Neigeux pour terroriser les mortels de Drakensvärt. Personne ne pouvait prononcer leur nom sans jeter un coup d’œil inquiet derrière son épaule. Et s’ils venaient rarement se mêler à la vie de la cité, il arrivaient toujours pour une raison précise. Avant même qu’ils aient pu faire quoique ce soit, Saya se retrouva empoignée par deux Prédicateurs en robe noire et au visage encapuchonné et fût hissée sur l’une des bêtes ailées. Elle eut beau crier et se débattre, Samuel essayant de la libérer, rien n’y fit. Son ami fût maitrisé par quatre Prédicateurs et renvoyé en ville attaché sur la jument de Saya le tout sous bonne escorte. Ils s’envolèrent ensuite, les cris des Scythes résonnant dans les rues pour annoncer la présence de leurs cavaliers. Après qu’ils eurent atterri aux portes de la ville, non sans avoir surplombé auparavant la cité de leur aura menaçante, Saya fut trainée de force jusqu’à la tribune du Conseil où la matriarche tenait audience et fut désignée en public par l’Oracle comme étant Haxä. Une épreuve particulièrement humiliante pour elle. Saya connaissait la plupart de ces visages qui la fixaient maintenant avec horreur et dégoût. C’étaient des amis, des commerçants, des artisans, sa famille, et elle se retrouvait nue devant eux, le corps couvert de motifs runiques, mise au banc de la société par ce nom qu’on lui avait attribué : Haxä. Sorcière. Parce que la magie était strictement prohibée en Öskaalie comme dans beaucoup d’autres partie d’Ogäll, un protocole strict existait depuis la Grande Répression pour gérer les personnes comme Saya.

L’Ôracle et sa Horde étaient là pour veiller à ce que ce protocole soit respecté jusqu’à la dernière virgule et nul ne pouvait prétendre y échapper quelque soit son rang ou ses origines. Grimma était par ailleurs un Ôracle zélé qui était connu pour être sans pitié. Il avait déjà  brisé  tellement de familles, anéanti tant d »espoirs et arraché tant de vies qu’il n’inspirait que terreur et rejet. Ses yeux noirs comme l’encre scrutaient chaque visage et chaque expression sans aménité, prêt à rappeler la Loi au nom des Dieux. Il était chargé de contrôler la manifestation de la magie dans la région d’Öskaalie et d’y remédier immédiatement. Le plus ironique était que les seuls êtres capables d’accomplir cette tâche devaient nécessairement être doués de magie. Pour savoir si la magie se manifestait et où, il fallait être en connexion avec elle, et donc en posséder une partie. Par ailleurs, bien que la magie soit fortement répréhendée et toujours évoquée avec horreur, elle était cependant utilisée par la Horde et l’Ôracle lors des moments de culte afin de prédire l’avenir et sauvegarder la sécurité de la cité. C’était d’ailleurs un des moyens employés pour anticiper les prochaines émergences de magie. Personne n’était capable de dire pourquoi et comment celle-ci se manifestait mais certaines théories avançaient qu’elle était héréditaire, même s’il arrivait qu’elle puisse sauter des générations et reste à l’état dormant pendant des siècles. Aussi, la vénérable matriarche resta imperturbable en reconnaissant Saya couchée à ses pieds de même que les Prêtresses-guerrières de Sòl qui l’entouraient. Saya retenait ses larmes afin de se montrer courageuse et digne dans l’épreuve mais elle crevait de peur et elle aurait voulu hurler. Elle en voulait aussi terriblement à sa mère de ne pas se manifester et se sentit profondément trahie et abandonnée. Comme la situation le recquiérait, après avoir désigné publiquement la nouvelle Haxä et l’avoir présentée devant les autorités, l’Ôracle demanda la réunion du Conseil afin de déterminer le meilleur moyen d’éradiquer la menace présente. Cette réunion n’avait qu’une fonction très symbolique car la décision était toujours la même : l’Ôracle emmenait avec lui l’Haxä ou si celui ou celle ci s’y refusait, il ou elle finissait brulé vif en place publique. Peu choisissaient cette alternative et quant aux autres, on ne les revoyait jamais. Ils entraient dans l’Ordre, dédiaient leur vie entière à la secte et au service de la Cité à travers l’accomplissement de leurs missions. Bien que respectés, les Prédicateurs faisaient peur et dérangeaient tout un chacun quand ils apparaissaient. Ils avaient cette manière inhumaine d’être tous exactement semblables, leurs traits et leur sexe étant indiscernables sous leurs capuches, et leur façon de bouger de manière parfaitement coordonnée et silencieuse collait le frisson à n’importe quel être normalement constitué. Comme s’ils étaient des coquilles vides de substance, mécaniques bien huilées prêtes à exécuter les moindres ordres et désirs de l’Ôracle. Quant à ce dernier, bien des gens auraient préféré ne jamais connaître son visage.

Entièrement rasé, il avait le crâne recouvert de symboles runiques très semblables à ceux de Saya qui avait non sans horreur remarqué cette similitude. On devinait aussi que ces symboles ne s’arrêtaient pas à son crâne et devaient recouvrir toute la surface de son corps sous son caftan. C’était une sorte de longue robe fendue par devant dans toute sa longueur qui recouvrait une autre robe plus fine en dessous. Le caftan était un habit de pouvoir que seuls certains pouvaient porter selon leur fonction et leur rang dans la hiérarchie. De même, toutes les couleurs n’étaient pas autorisées et étaient régies par un code strictement établi en fonction de l’importance de son porteur. Le noir et l’or étaient réservées à la matriarche. Le noir représentait le pouvoir et était le symbole de la ville. L’or était la couleur de la déesse guerrière. Aussi, la matriarche portait elle un caftan de velours noir brodé d’or dont le col haut et crénelé rappelait les remparts de la ville sur une robe de soie dorée et fluide aux manches évasées. Le tout était fermée par une large ceinture de tissu fermement enroulée sous la poitrine, donnant ainsi un maintien rigide à celle qui la portait. Grimma lui, ne portait pas la ceinture car il était homme, mais en tant qu’Ôracle, il avait le droit d’enfiler le caftan avec un large col rond de couleur orange et or. Les prêtresses-guerrières de Sòl, quant à elles, portaient une tenue très semblable à celle de la matriarche à la différence près que leur caftan était gris anthracite et leur robe blanche, couleur des novices. Elles marquaient ainsi leur respect vis à vis de la matriarche, Sagesse incarnée. De même, elles ne portaient qu’une seule arme à la hanche gauche, tandis que la matriarche en avait une de chaque côté, grâce à son baudrier croisé. Elle affichait ainsi la supériorité de son pouvoir et de son expérience. Les membres de l’Ordre n’étaient pas autorisés à porter les armes, quant à eux, mis à part dans des circonstances exceptionnelles, comme ce jour là, lors de la réunion du Conseil.

Ainsi donc, après que la vénérable Hera Soleres eut donné son accord d’un hochement de tête, Saya fut reconduite chez elle et enfermée dans sa chambre en attendant les délibérations sans surprise de ce Conseil symbolique. Des prédicateurs étaient postés devant sa chambre et elle savait que d’autres attendaient sous ses fenêtres, quelques étages plus bas. Elle se demandait avec angoisse les alternatives qui s’offraient à elle. Un moment, elle envisagea sa mort. Si la seule perspective qui lui était autorisée était de rejoindre les rangs de ces êtres sans âme derrière la porte, il lui semblait préférable de mettre un terme à ses jours.



 

3 Commentaires

  1.  
    Fix
    Fix écrit:

    super la fin, tu t’en est bien tirée pour la transition au final :)

  2.  
    Ewillana
    Ewillana écrit:

    Merci ! Bientôt il y aura aussi tes illustrations en plus pour agrémenter et rendre le récit plus vivant ! ^^ En attendant, je potasse le chapitre III !

  3.  
    Vanessa
    Vanessa écrit:

    super la fin, tu t’en est bien tirée pour la transition au final
    +1

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