VeÖ – chapitre IV 16 décembre, 2010
IV.
Le verdict
C’était le moment de voter. En effet, lorsque le cas d’un Haxä posait problème, on devait procéder à un vote des membres du Conseil et la majorité décidait de l’avenir de l’individu concerné. En Öskaalie, ce principe était appliqué mais la matriarche votait en dernier lieu, donnant symboliquement la décision finale. De même si on aboutissait à une égalité parfaite (ce qui était impossible si tous les membres du conseil étaient présents), c’était l’avis de la matriarche qui était pris en compte. Les visages étaient graves ce soir là. Il y avait bien longtemps qu’on n’avait pas eu à prendre une décision aussi radicale pour la vie d’un citoyen de la cité. Grimma s’en moquait royalement. Dans tous les cas, il serait gagnant, l’important étant d’avoir semé le doute et la peur dans le coeur du Conseil. Si Saya mourrait ce soir, il n’aurait plus à s’en soucier. Si elle lui était finalement imposée, il s’en servirait comme bon lui semblerait. Et de ce qu’il avait pu en voir, se charger de son cas serait loin d’être une corvée. Le plus délicat était de savoir à quel point son intervention avait divisé l’assemblée. Il eût la réponse quelques instants plus tard quand la matriarche annonça solennellement :
- Ainsi, il est temps de voter, mes filles. Qui est pour laisser la vie à l’Haxä Saya Galenwan ?
On avait l’habitude de voter à main levée tous en même temps afin de limiter l’influence des autres sur son vote. Aussi, quatre mains se levèrent simultanément en réaction à cette question. C’était bien entendu Alwine Galenwan, mais aussi la sage Mektild Anur, la douce Sybille Ceres et l’impétueuse Bathilda Galarùr. Mais avant que quiconque ne dise quoique ce soit, Grimma déboula au milieu du cercle et protesta :
- Comment ? Alwine Galenwan est autorisée à voter avec tous les intérêts personnels qu’elle a dans cette affaire ?
À ce moment là, celles qui n’avaient pas encore voté approuvèrent et le camp opposé, lui, protesta que ce n’était pas protocolaire et totalement arbitraire d’évincer Alwine du vote à ce stade . La matriarche leva la main en l’air pour réclamer le silence et dit :
- Très bien. J’entends vos arguments, aussi le vote d’Alwine ne sera-il pas pris en compte. Nous avons donc 3 voix pour et 4 contre.
Les visages étaient blêmes à part celui d’Alwine qui bouillonnait de colère aux côtés de la matriarche. Dans quel camp Hera Soleres allait-elle se positionner sachant que la majorité était contre ? Grimma pensa qu’elle allait voter contre, pour ne pas se mettre à dos le conseil et éviter une escalade populaire en cas de problème. Très digne, elle mit fin à ses spéculations :
- En ce qui me concerne, je vote pour. Ainsi l’Haxä vivra.
Alwine n’en croyait pas ses oreilles. Sa fille allait vivre !! La matriarche allait à l’encontre de la majorité pour sauver Saya ! Elle en aurait pleuré de soulagement si elle ne s’était pas si bien contenue. Néanmoins, elle était bien la seule à se sentir le coeur aussi léger. L’annonce de la décision de la matriarche faisait grand bruit au sein des partisanes du « contre ». On criait au scandale, on accusait la matriarche d’être partiale et aveuglée par son affection pour Saya, qui était la fille d’une de ses proches collaboratrices. Grimma, quant à lui, fut surpris par une telle imprudence de la part d’Hera, si pondérée et prête à tout pour la sauvegarde de la Cité et de son trône. Mais soit, s’il fallait faire avec la fille, alors il la modèlerait à son idée et finirait par la manipuler comme une marionnette. Et si elle n’était pas assez docile, il la tuerait tout simplement, comme il en avait supprimés tant d’autres, des rétifs et des incorruptibles. La matriarche haussa le ton :
- J’espère que la chef suprême de Drakensvärt a encore le droit de voter selon son coeur et sa raison ! Ma décision est prise, qu’elle vous plaise ou non. Personne ne peut me taxer de partialité alors que j’ai accepté d’évincer Alwine lors du vote ! Quant à celles qui pensent que je ne suis plus compétente pour siéger sur ce trône, qu’elles viennent me défier officiellement.
Tout le monde se tut et la matriarche poursuivit :
- Nous sommes donc d’accord. Nous reste alors la seconde décision à prendre : L’Haxä ira-elle rejoindre la Horde aux Monts Neigeux ? Que celles qui sont pour lèvent la main.
Toutes les mains se levèrent dans un même mouvement et Grimma se réjouit d’avance de ce nouveau défi qui s’ouvrait à lui.
À bout de souffle, Samuel s’accroupit sur le toit afin de ne pas être remarqué. La grande bâtisse où résidait Saya et sa mère n’était plus qu’à quelques mètres de lui. On ne distinguait la somptueuse villa que quelques tuiles rouges du toit et des têtes de palmiers l’entourant. En effet, la propriété était protégée par de hauts murs la séparant du reste de la ville et de ses habitants. C’était une précaution courante chez les gens de la haute société qui souhaitaient jouir de la plus grande intimité possible dans cette cité où il suffisait de tendre le bras à travers sa fenêtre pour voler son voisin. La mère de Saya était une personnalité politique de haut rang, elle avait donc amassé au fil de sa carrière de quoi faire construire une des propriétés les plus imposantes et convoitées de Drakensvärt qu’elle faisait jalousement garder par des gardes à l’entrée et des hommes chargés de faire des rondes de jour comme de nuit. Mais ce n’était pas un problème pour Samuel et Saya qui avaient l’habitude de se retrouver en cachette en utilisant une faille dans les mesures de sécurité d’Alwine Galenwan. En effet, il existait dans les murs d’enceinte un endroit plus irrégulier où le crépis à la chaux était tombé, laissant voir les pierres. Alwine avait maintes fois tenté de les faire recouvrir mais bizarrement, l’enduit ne tenait jamais. Elle avait fini par renoncer, ne sachant pas que sa fille et son meilleur ami s’ingéniaient à saboter le travail afin de conserver le privilège de leur liberté. Samuel sourit derrière son turban en repensant à ces nuits passées à gratter consciencieusement l’enduit frais, les sens en alerte afin de ne pas être surpris par un garde. Immanquablement, il repensa aussi à ces moments de pur bonheur passés sur le balcon de Saya où dans les branches du palmier leur servant de tremplin pour passer de la maison aux murs d’enceinte, refaisant le monde à deux, emmitouflés dans des couvertures, les yeux rivés sur la voie lactée. Ils parlaient à voix basse, l’écho de leurs conversations masquées par le souffle du vent froid venant des montagnes, et ils échafaudaient les plans de leur vie future, leurs rêves d’enfant paraissant aussi palpables et brillants que les étoiles qu’on semblait pouvoir toucher du doigt dans la nuit noire. Il revit la première fois où elle l’avait embrassé, lui, le gamin des rues, répondant à un défi qu’il s’étaient lancé quand il avaient une douzaine d’années. Elle l’avait regardé avec ses yeux rieurs et effrontés qui n’avaient peur de rien et sans ciller, elle avait posé ses lèvres sur sa bouche à lui, Samuel Amaralas. Puis, voyant que son visage virait au cramoisi sous son teint hâlé par le Soleil, elle avait éclaté de rire et lui en avait donné un deuxième, juste pour voir s’il pouvait encore changer de couleur. Samuel s’était senti affreusement gêné, vexé d’avoir perdu le pari, mais aussi incroyablement léger avec cette sensation de chaleur qui irradiait sa poitrine et faisait battre son coeur plus vite bien que le Soleil n’y soit pour rien. Il aimait plus que tout le sourire éclatant de Saya, ses lèvres douces et charnues, ses grands yeux clairs en amande qui semblaient toujours goguenards ou demander « pourquoi ? », ses pommettes hautes et son petit nez mutin planté au milieu de son visage comme un défi aux canons de beauté classique. Mais surtout, il aimait l’incroyable énergie et la liberté de Saya, son goût pour l’imprévu et pour la vie quelque soit sa forme. Elle n’avait pas sa place dans la tragédie qui se jouait aujourd’hui, elle était trop combattive et pleine de vie. Il refusait même cette éventualité sachant aussi que Saya serait tout aussi mal à sa place dans la forteresse glaciale et austère des Monts Neigeux, isolée du reste du monde qu’elle aimait tant. Un instant, il se demanda si elle avait changé depuis la révélation, si ce que la matriarche avait dit était vrai. Était il toujours son ami ? La connaissait il si bien ? Puis, il ferma les yeux et fit taire ses questionnements futiles. Sa seule préoccupation devait être de libérer Saya, de lui laisser une chance. Elle resterait son amie quoiqu’il arrive. Quand la nuit tomba brutalement, comme à son habitude en ces contrées arides, Samuel se mit en branle, ravi de pouvoir enfin transformer son angoisse sournoisement tapie dans son ventre en énergie. Comme un funambule, il marcha le long d’une poutre du toit soutenant une lampe à huile et sauta. Il se réceptionna dans un nuage de poussière en s’accroupissant au sol comme un félin en chasse, et attendit le passage du garde de l’autre côté du chemin. Quand celui-ci fut hors de vue, Samuel parcourut les quelques mètres qui le séparait des murs et de la faille sans faire un bruit et escalada souplement la muraille en s’appuyant sur les pierres irrégulières. Il avait fait cela si souvent qu’il pouvait grimper sans y réfléchir et il se demanda si cela n’était pas trop facile, finalement. Une fois en haut du mur, tapi comme une ombre dans l’abri des feuillages du grand palmier, il scruta les alentours et repéra une forme sombre sous le balcon de Saya. Un prédicateur chargé de surveiller l’une des issues de la chambre de Saya. Il était impossible de sauter du mur au palmier et du palmier au balcon sans se faire remarquer de lui et déclencher l’alerte générale. Il fallait donc le neutraliser. Le rythme cardiaque de Samuel se fit plus lourd, sa respiration plus calme. Il avait appris à maitriser ses émotions pour mieux se concentrer. Il attendit patiemment que le garde lui tourne le dos, puis il sauta et atterrit juste derrière lui, plaçant dans le même élan deux coups frappés du tranchant de la main sur la base du cou de la malheureuse victime qui n’eut pas le temps de se retourner. Il rattrapa l’homme qui s’effondrait déjà entre ses bras et le traina jusque derrière de hauts massifs de fleurs accolés aux murs d’enceinte. À peine prit-il le temps de balayer les traces de poussière dans le sol qu’il escaladait de nouveau le palmier, entièrement concentré sur son objectif.
Saya sentit un changement infime dans l’air de la nuit. C’était trop calme. Et puis, elle se retourna vivement en entendant le bruissement des feuilles. Elle connaissait bien ce bruit. Il n’y avait aucune lumière dans la chambre, Saya n’avait allumé aucune bougie pour mieux réfléchir, tournant en rond dans la petite pièce envahie par un bric-à-brac de meubles et d’objets hétéroclites. Elle se colla dans les tentures de ses rideaux et attendit. Une ombre noire se glissa dans la chambre par le balcon et elle reconnut immédiatement la silhouette de Sam. Il souffla :
- Saya ?
Elle sortit de sa cachette pour mieux lui sauter dans les bras. Peu importait la raison de cette visite saugrenue. Elle était la bienvenue ! Elle se sentait si perdue depuis quelques heures ! Elle ne savait même plus qui elle était et ce qu’elle devait croire. Il l’étreignit de toutes ses forces et l’embrassa. Cela faisait longtemps qu’il ne s’était pas montré aussi démonstratif et passionné envers elle. Ils étaient aussi intimes qu’ils étaient libres, aussi leur relation était-elle semblable aux sables du désert, changeante et multiple. Saya sentait confusément le désespoir de son ami et se dégagea bien vite de cette étreinte qui bien que réconfortante n’annonçait rien de bon.
- Sam, pourquoi es-tu venu ? Et comment ?

