Le Bricabrac Schizophrénique

des idées en vrac, une pincée de bonne humeur et une bonne dose d’amitié…

 
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VeÖ – chapitre IV 16 décembre, 2010

Classé dans : fictions,Voyages en Ogäll — Ewillana @ 20:59

IV.

Le verdict


C’était le moment de voter. En effet, lorsque le cas d’un Haxä posait problème, on devait procéder à un vote des membres du Conseil et la majorité décidait de l’avenir de l’individu concerné. En Öskaalie, ce principe était appliqué mais la matriarche votait en dernier lieu, donnant symboliquement la décision finale. De même si on aboutissait à une égalité parfaite (ce qui était impossible si tous les membres du conseil étaient présents), c’était l’avis de la matriarche qui était pris en compte. Les visages étaient graves ce soir là. Il y avait bien longtemps qu’on n’avait pas eu à prendre une décision aussi radicale pour la vie d’un citoyen de la cité. Grimma s’en moquait royalement. Dans tous les cas, il serait gagnant, l’important étant d’avoir semé le doute et la peur dans le coeur du Conseil. Si Saya mourrait ce soir, il n’aurait plus à s’en soucier. Si elle lui était finalement imposée, il s’en servirait comme bon lui semblerait. Et de ce qu’il avait pu en voir, se charger de son cas serait loin d’être une corvée. Le plus délicat était de savoir à quel point son intervention avait divisé l’assemblée. Il eût la réponse quelques instants plus tard quand la matriarche annonça solennellement :

- Ainsi, il est temps de voter, mes filles. Qui est pour laisser la vie à l’Haxä Saya Galenwan ?

On avait l’habitude de voter à main levée tous en même temps afin de limiter l’influence des autres sur son vote. Aussi, quatre mains se levèrent simultanément en réaction à cette question. C’était bien entendu Alwine Galenwan, mais aussi la sage Mektild Anur, la douce Sybille Ceres et l’impétueuse Bathilda Galarùr. Mais avant que quiconque ne dise quoique ce soit, Grimma déboula au milieu du cercle et protesta :

- Comment ? Alwine Galenwan est autorisée à voter avec tous les intérêts personnels qu’elle a dans cette affaire ?

À ce moment là, celles qui n’avaient pas encore voté approuvèrent et le camp opposé, lui, protesta que ce n’était pas protocolaire et totalement arbitraire d’évincer Alwine du vote à ce stade . La matriarche leva la main en l’air pour réclamer le silence et dit :

- Très bien. J’entends vos arguments, aussi le vote d’Alwine ne sera-il pas pris en compte. Nous avons donc 3 voix pour et 4 contre.

Les visages étaient blêmes à part celui d’Alwine qui bouillonnait de colère aux côtés de la matriarche. Dans quel camp Hera Soleres allait-elle se positionner sachant que la majorité était contre ? Grimma pensa qu’elle allait voter contre, pour ne pas se mettre à dos le conseil et éviter une escalade populaire en cas de problème. Très digne, elle mit fin à ses spéculations :

- En ce qui me concerne, je vote pour. Ainsi l’Haxä vivra.

Alwine n’en croyait pas ses oreilles. Sa fille allait vivre !! La matriarche allait à l’encontre de la majorité pour sauver Saya ! Elle en aurait pleuré de soulagement si elle ne s’était pas si bien contenue. Néanmoins, elle était bien la seule à se sentir le coeur aussi léger. L’annonce de la décision de la matriarche faisait grand bruit au sein des partisanes du « contre ». On criait au scandale, on accusait la matriarche d’être partiale et aveuglée par son affection pour Saya, qui était la fille d’une de ses proches collaboratrices. Grimma, quant à lui, fut surpris par une telle imprudence de la part d’Hera, si pondérée et prête à tout pour la sauvegarde de la Cité et de son trône. Mais soit, s’il fallait faire avec la fille, alors il la modèlerait à son idée et finirait par la manipuler comme une marionnette. Et si elle n’était pas assez docile, il la tuerait tout simplement, comme il en avait supprimés tant d’autres, des rétifs et des incorruptibles. La matriarche haussa le ton :

- J’espère que la chef suprême de Drakensvärt a encore le droit de voter selon son coeur et sa raison ! Ma décision est prise, qu’elle vous plaise ou non. Personne ne peut me taxer de partialité alors que j’ai accepté d’évincer Alwine lors du vote ! Quant à celles qui pensent que je ne suis plus compétente pour siéger sur ce trône, qu’elles viennent me défier officiellement.

Tout le monde se tut et la matriarche poursuivit :

- Nous sommes donc d’accord. Nous reste alors la seconde décision à prendre : L’Haxä ira-elle rejoindre la Horde aux Monts Neigeux  ? Que celles qui sont pour lèvent la main.

Toutes les mains se levèrent dans un même mouvement et Grimma se réjouit d’avance de ce nouveau défi qui s’ouvrait à lui.


À bout de souffle, Samuel s’accroupit sur le toit afin de ne pas être remarqué. La grande bâtisse où résidait Saya et sa mère n’était plus qu’à quelques mètres de lui. On ne distinguait la somptueuse villa que quelques tuiles rouges du toit et des têtes de palmiers l’entourant. En effet, la propriété était protégée par de hauts murs la séparant du reste de la ville et de ses habitants. C’était une précaution courante chez les gens de la haute société qui souhaitaient jouir de la plus grande intimité possible dans cette cité où il suffisait de tendre le bras à travers sa fenêtre pour voler son voisin. La mère de Saya était une personnalité politique de haut rang, elle avait donc amassé au fil de sa carrière de quoi faire construire une des propriétés les plus imposantes et convoitées de Drakensvärt qu’elle faisait jalousement garder par des gardes à l’entrée et des hommes chargés de faire des rondes de jour comme de nuit. Mais ce n’était pas un problème pour Samuel et Saya qui avaient l’habitude de se retrouver en cachette en utilisant une faille dans les mesures de sécurité d’Alwine Galenwan. En effet, il existait dans les murs d’enceinte un endroit plus irrégulier où le crépis à la chaux était tombé, laissant voir les pierres. Alwine avait maintes fois tenté de les faire recouvrir mais bizarrement, l’enduit ne tenait jamais. Elle avait fini par renoncer, ne sachant pas que sa fille et son meilleur ami s’ingéniaient à saboter le travail afin de conserver le privilège de leur liberté. Samuel sourit derrière son turban en repensant à ces nuits passées à gratter consciencieusement l’enduit frais, les sens en alerte afin de ne pas être surpris par un garde. Immanquablement, il repensa aussi à ces moments de pur bonheur passés sur le balcon de Saya où dans les branches du palmier leur servant de tremplin pour passer de la maison aux murs d’enceinte, refaisant le monde à deux, emmitouflés dans des couvertures, les yeux rivés sur la voie lactée. Ils parlaient à voix basse, l’écho de leurs conversations masquées par le souffle du vent froid venant des montagnes, et ils échafaudaient les plans de leur vie future, leurs rêves d’enfant paraissant aussi palpables et brillants que les étoiles qu’on semblait pouvoir toucher du doigt dans la nuit noire. Il revit la première fois où elle l’avait embrassé, lui, le gamin des rues, répondant à un défi qu’il s’étaient lancé quand il avaient une douzaine d’années. Elle l’avait regardé avec ses yeux rieurs et effrontés qui n’avaient peur de rien et sans ciller, elle avait posé ses lèvres sur sa bouche à lui, Samuel Amaralas. Puis, voyant que son visage virait au cramoisi sous son teint hâlé par le Soleil, elle avait éclaté de rire et lui en avait donné un deuxième, juste pour voir s’il pouvait encore changer de couleur. Samuel s’était senti affreusement gêné, vexé d’avoir perdu le pari, mais aussi incroyablement léger avec cette sensation de chaleur qui irradiait sa poitrine et faisait battre son coeur plus vite bien que le Soleil n’y soit pour rien. Il aimait plus que tout le sourire éclatant de Saya, ses lèvres douces et charnues, ses grands yeux clairs en amande qui semblaient toujours goguenards ou demander « pourquoi ? », ses pommettes hautes et son petit nez mutin planté au milieu de son visage comme un défi aux canons de beauté classique. Mais surtout, il aimait l’incroyable énergie et la liberté de Saya, son goût pour l’imprévu et pour la vie quelque soit sa forme. Elle n’avait pas sa place dans la tragédie qui se jouait aujourd’hui, elle était trop combattive et pleine de vie. Il refusait même cette éventualité sachant aussi que Saya serait tout aussi mal à sa place dans la forteresse glaciale et austère des Monts Neigeux, isolée du reste du monde qu’elle aimait tant. Un instant, il se demanda si elle avait changé depuis la révélation, si ce que la matriarche avait dit était vrai. Était il toujours son ami ? La connaissait il si bien ? Puis, il ferma les yeux et fit taire ses questionnements futiles. Sa seule préoccupation devait être de libérer Saya, de lui laisser une chance. Elle resterait son amie quoiqu’il arrive. Quand la nuit tomba brutalement, comme à son habitude en ces contrées arides, Samuel se mit en branle, ravi de pouvoir enfin transformer son angoisse sournoisement tapie dans son ventre en énergie. Comme un funambule, il marcha le long d’une poutre du toit soutenant une lampe à huile et sauta. Il se réceptionna dans un nuage de poussière en s’accroupissant au sol comme un félin en chasse, et attendit le passage du garde de l’autre côté du chemin. Quand celui-ci fut hors de vue, Samuel parcourut les quelques mètres qui le séparait des murs et de la faille sans faire un bruit et escalada souplement la muraille en s’appuyant sur les pierres irrégulières. Il avait fait cela si souvent qu’il pouvait grimper sans y réfléchir et il se demanda si cela n’était pas trop facile, finalement. Une fois en haut du mur, tapi comme une ombre dans l’abri des feuillages du grand palmier, il scruta les alentours et repéra une forme sombre sous le balcon de Saya. Un prédicateur chargé de surveiller l’une des issues de la chambre de Saya. Il était impossible de sauter du mur au palmier et du palmier au balcon sans se faire remarquer de lui et déclencher l’alerte générale. Il fallait donc le neutraliser. Le rythme cardiaque de Samuel se fit plus lourd, sa respiration plus calme. Il avait appris à maitriser ses émotions pour mieux se concentrer. Il attendit patiemment que le garde lui tourne le dos, puis il sauta et atterrit juste derrière lui, plaçant dans le même élan deux coups frappés du tranchant de la main sur la base du cou de la malheureuse victime qui n’eut pas le temps de se retourner. Il rattrapa l’homme qui s’effondrait déjà entre ses bras et le traina jusque derrière de hauts massifs de fleurs accolés aux murs d’enceinte. À peine prit-il le temps de balayer les traces de poussière dans le sol qu’il escaladait de nouveau le palmier, entièrement concentré sur son objectif.


Saya sentit un changement infime dans l’air de la nuit. C’était trop calme. Et puis, elle se retourna vivement en entendant le bruissement des feuilles. Elle connaissait bien ce bruit. Il n’y avait aucune lumière dans la chambre, Saya n’avait allumé aucune bougie pour mieux réfléchir, tournant en rond dans la petite pièce envahie par un bric-à-brac de meubles et d’objets hétéroclites. Elle se colla dans les tentures de ses rideaux et attendit. Une ombre noire se glissa dans la chambre par le balcon et elle reconnut immédiatement la silhouette de Sam. Il souffla :

- Saya ?

Elle sortit de sa cachette pour mieux lui sauter dans les bras. Peu importait la raison de cette visite saugrenue. Elle était la bienvenue ! Elle se sentait si perdue depuis quelques heures ! Elle ne savait même plus qui elle était et ce qu’elle devait croire. Il l’étreignit de toutes ses forces et l’embrassa. Cela faisait longtemps qu’il ne s’était pas montré aussi démonstratif et passionné envers elle. Ils étaient aussi intimes qu’ils étaient libres, aussi leur relation était-elle semblable aux sables du désert, changeante et multiple. Saya sentait confusément le désespoir de son ami et se dégagea bien vite de cette étreinte qui bien que réconfortante n’annonçait rien de bon.

- Sam, pourquoi es-tu venu ? Et comment ?

 

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VeÖ – chapitre III 11 décembre, 2010

Classé dans : fictions,Voyages en Ogäll — Ewillana @ 21:52

III.

Le Conseil


La tribune du Conseil représentait un haut-lieu du pouvoir à Drakensvärt. Seule bâtisse parfaitement circulaire de la ville, son imposante façade et ses riches colonnades avaient de quoi inspirer le respect et la déférence. Deux gigantesques statues de femmes guerrières encadraient le portail monumental, richement ornementé d’arabesques en Or incrusté de pierres précieuses. Il y avait dans les décorations de ce portail de quoi subvenir aux besoins de la ville pendant au moins toute une année. Quatre prêtresses-guerrières, réelles celles-ci, gardaient l’entrée et on se demandait sur quoi elles veillaient le plus : les enluminures du portail ou les vivants qui occupaient ces lieux. L’intérieur se voulait aussi impressionnant que l’extérieur et se présentait comme un gigantesque amphithéâtre. La matriarche se tenait en bas des gradins sur une estrade, assise sur un fauteuil de pierre devant les statues de Sòl et Ingunäar et huit prêtresses du plus haut rang l’entouraient en restant debout. Elles étaient les ministres chargées du bon fonctionnement de la ville et se répartissaient différents domaines de compétence : Alwine Galenwan était chargée de l’ordre et de la sécurité de la ville et commandait les armées, elle représentait le bras droit de la matriarche et se plaçait donc juste à côté d’elle, puis venaient Mektild Anur en charge de la justice, Alrun Galebrin en charge des affaires religieuses, Sybille Ceres, en charge de l’économie et du commerce, Guisélaa Belédien, en charge des affaires étrangères, Silke Chanasur pour l’hygiène et la santé publiques, Bathilda Galàrir pour l’éducation et la formation militaire, et Sunilda Fenrir pour l’art et la culture svärtienne. La matriarche prenait toujours la décision finale concernant les lois et les décrets et était à la fois le pouvoir militaire et la cheftaine spirituelle. C’était souvent la femme la plus âgée de la ville mais il arrivait qu’une prêtresse plus jeune soit élue à la place d’une plus vieille parce que ses faits d’arme et son expérience le justifiaient. C’était le peuple qui élisait tous les dix ans les ministres au sein de la Sororité de Sòl, ordre religieux dans lequel les jeunes filles de la ville qui le souhaitaient entraient à l’âge de 11 ans après avoir été rigoureusement sélectionnées lors d’un concours extrêmement difficile par les Supérieures pour leurs qualités physiques, morales et intellectuelles. Celles qui étaient choisies entraient alors dans la Sororité et suivaient les enseignements en espérant un jour être élues par le peuple pour siéger au Conseil. La matriarche était elle aussi élue par le peuple et le restait jusqu’à la fin de sa vie. Ainsi donc, le pouvoir était matriarcal à Drakensvärt, aussi les membres permanents du Conseil ne comptaient-ils que des femmes. Les hommes pouvaient néanmoins intégrer toutes les sphères du pouvoir, et leurs avis étaient toujours attentivement écoutés au Conseil. Il en était ainsi depuis toujours en ces contrées désertiques et les étrangers riaient souvent dans les tavernes de ces hommes qui ressemblaient à des femmes avec leurs djellabah et de ces femmes qui ressemblaient à des hommes avec leurs sarouels et leur turban. Cependant, ils riaient bien moins quand il se retrouvaient à plat ventre, menacés d’un couteau sous la gorge par l’une de ces femmes qui « ressemblait à un homme ». On ne se moquait pas impunément des habitants d’Öskaalie, que ce soit à Drakensvärt ou ailleurs.


De même, on ne riait pas au Conseil, ce jour là. Elle était inhabituellement animée pour une assemblée purement protocolaire. La réunion menaçait même de prendre une tournure tragique pour Saya. L’Ôracle aux yeux maquillés de noir martelait ces paroles tout en regardant chaque femme l’une après l’autre :

- Cette fille est dangereuse. Son pouvoir prendra bientôt des proportions inimaginables. Vous devez la brûler ! Il en va de la survie de la Cité ! Et peut être de l’Öskaalie entière !

Les ministres passaient de la peur à la colère, de la colère à la consternation et ne semblaient savoir que faire. Elles furent réduites au silence par un geste de leur cheftaine. La matriarche dont le visage ressemblait à celui d’un chat siamois avec sa peau un peu plissée par le temps, ses grands yeux en amandes et son menton pointu, rétorqua :

- Grimma, j’ai besoin d’un peu plus d’éléments avant de décider de brûler une jeune fille innocente de dix sept ans sur la place publique.

Vexé par le regard narquois de la matriarche, Grimma s’empourpra. Ce n’était point cette vieille bique d’Hera Soleres qui allait remettre en question son pouvoir et son autorité ! Il répondit :

- Sans vouloir vous offenser, vénérable matriarche, personne n’est mieux placé que moi pour savoir que cette jeune fille est une menace terrible pour nous tous. Je l’ai senti avant même que son pouvoir ne s’éveille, hier, dans une transe ! Le flux de magie qui circule maintenant sature toutes mes perceptions !

À ces mots, la femme qui était restée jusque là silencieuse, Alwine Galenwan, renifla avec dédain :

- Pardonnez moi, Grimma, mais à part les vapeurs d’opium, qu’êtes vous encore capable de sentir ? La matriarche demande des preuves concrètes, pas de viles spéculations sorties tout droit de l’un de vos délires mystiques auxquelles vous êtes à présent seul à croire !

Même si la dépendance de Grimma aux opioïdes était bien connue au sein du Conseil et faisait régulièrement le sujet de railleries parmi les ministres, il fallait bien du courage et du sang-froid pour oser dire une chose pareille au visage de l’Ôracle. Mais c’étaient des qualités dont ne manquait pas la cheftaine des armées, qui s’était illustrée maintes fois au combat et faisait preuve d’un bon sens pratique et d’une rationalité sans faille. Ses yeux aigue-marine fixaient sans ciller le regard noir de Grimma qui s’étouffa presque sous l’insulte :

- Je ne vous permets pas, Alwine Galenwan ! Soyez certaine que vous me paierez cet affront !

Pointant un index menaçant dans sa direction, il avança vers elle et un sourire cruel se dessina sur son visage blafard :

- Par ailleurs, je me demande pourquoi vous êtes ici à discuter du sort de cette jeune fille, votre propre progéniture, si je ne me trompe pas !

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Voyages en Ogäll ou Les Contrées Hostiles – Chapitre II (suite – corrigé) 3 décembre, 2010

Classé dans : fictions,Voyages en Ogäll — Ewillana @ 12:18

II.

Drakensvärt

(suite)

 

[ C’était ce terrible et fragile équilibre entre les forces et les intérêts de chacun à survivre qui rythmait la vie et ses tragédies dans le désert. Tout du moins la plupart du temps, car il arrivait parfois que les humains se chargent eux mêmes de cette besogne.] 

Saya contemplait les remparts de la ville depuis la fenêtre de sa chambre. Le soleil commençait à descendre et elle voyait de loin les fumées de la cérémonie funéraire rendant hommage à Öde s’élever dans le ciel en teintant d’un voile gris les couleurs chatoyantes du coucher de Soleil. Ses oreilles percevaient le chant lointain et mélancolique des lyres et de la flûte qui pleuraient le départ du cheval et accompagnait son voyage vers l’au-delà. Quand le brasier funéraire serait éteint, le vent emporterait les cendres d’Öde à travers les rues de la ville, au dessus des toits-terrasse des immeubles, et le courageux équidé emplirait encore une fois de sa présence le coeur de ceux qui l’avaient aimé avant de rejoindre ses ancêtres dans le désert, à tout jamais libre. Saya aussi versa quelques larmes pour le cheval gris, car elle l’avait connu et apprécié durant son enfance, lorsqu’elle partageait les jeux de Sam dans les Palmeraies. Elle regrettait amèrement de ne pas pouvoir assister aux funérailles afin de dire aurevoir au brave animal et de soutenir son meilleur ami, car elle savait qu’il serait dévasté et qu’il devait avoir bien besoin d’une épaule amicale en ce moment même. Elle se sentait aussi vaguement coupable de ce drame, car après tout, Sam était revenu sur ses pas pour lui venir en aide, ce qui avait entrainé la mort prématurée du cheval. Et dire que cette excursion ne devait rien avoir d’extraordinaire ! Ils étaient partis avec cette peste du nom de Liv et Odalrik, un garçon plus jeune qu’eux à la timidité excessive. La raison en était simple : ils devaient tous quatre rendre un exposé le lendemain sur les vertus de la tenasmimt, une plante rare qui ne poussait que dans les Rocheuses. Bien entendu, il avait fallu que Liv exige qu’ils aient un échantillon de cette plante pour la présenter devant la classe et s’attribuer ensuite tout le mérite de sa découverte. Mais ils n’en avaient pas trouvé et sachant que le Soleil ne tarderait plus à se coucher, ils avaient fini par renoncer à leur projet pour rentrer à l’abri. Et puis il y avait eu l’attaque du Skaad. Et maintenant, Öde était mort et Saya se trouvait accusée d’un crime qu’elle ne comprenait pas. Elle gardait un souvenir confus de ce qui s’était passé et le terrible mal de crâne qui lui martelait les tempes ne faisait rien pour arranger sa mémoire. Par contre, elle se rappelait clairement du regard de Sam quand il l’avait réveillée dans les dunes avec un peu d’eau de sa gourde. Ce regard, elle l’avait déjà vu une fois, il y a fort longtemps. Un mélange de peur et de fascination.

Elle avait dix ans. Elle courait sur les toits à la suite d’un Stigg, sorte de petit écureuil des sables qui avait un don particulier pour le vol d’objets brillants et de tout ce qui se mange d’une façon générale. Celui-là lui avait pris la broche en or que sa mère lui avait offerte pour son anniversaire afin d’ornementer son turban. Elle l’avait poursuivi jusque sur une terrasse quelle ne connaissait pas et le tenait enfin à sa merci quand elle avait senti quelque chose. Elle tourna la tête en direction des portes fenêtres donnant sur l’appartement et commença à avoir peur. Si elle était découverte là, elle était bonne pour une sacrée réprimande. Elle tenait fermement dans ses mains le petit animal qui s’accrochait désespérément à son butin tout en essayant de la mordre quand elle aperçut un jeune enfant, d’environ 3-4 ans, assis sur un tapis dans le salon. Il jouait avec des cubes en bois multicolores et c’était le bruit qu’il faisait en s’amusant qui l’avait alertée. Elle poussa un soupir de soulagement et s’apprêta à arracher la broche des pattes de son voleur quand quelque chose retient soudainement son attention. Devant elle, les cubes de bois lévitaient dans l’air et l’enfant riait aux éclats. Elle fut si saisie d’effroi qu’elle en lâcha le Stigg qui la regarda un instant avec incrédulité avant de s’enfuir avec sa broche. Les mains du jeune garçon tournaient doucement devant lui et les cubes suivaient son mouvement. Saya ne pouvait détacher son regard de lui, alors même qu’elle n’aspirait qu’à fuir. Sa mère et tout un chacun lui avait bien parlé des dangers de la magie, force maléfique et obscure qui avait failli détruire le monde. Et puis, l’enfant dut sentir son regard car il tourna brusquement la tête vers elle et la fixa de ses yeux grands yeux bruns, tout en continuant à jouer avec les cubes. Des yeux de faon, incroyablement intenses et mûrs pour leur âge, créant une sensation dérangeante chez celle qu’il tenait dans son regard. Pourquoi la regardait-il ainsi sans réagir ? Comme il ne cillait pas, Saya fut prise de peur et retrouva l’usage de ses jambes. Alors qu’elle reculait en trébuchant, la mère de l’enfant entra dans la pièce et resta elle aussi saisie d’effroi. Son regard perdit toute chaleur et elle devint livide. On voyait la peur sur son visage quand elle poussa un cri et Saya s’enfuit. Plus tard, elle avait vu la Horde arriver et enlever l’enfant devant une foule muette et figée. Ces regards l’avaient marquée à tout jamais et elle espérait ne jamais lire cette expression de peur dans le regard de sa propre mère. Et voilà que des années plus tard, c’était son tour. Revenant au visage de Samuel, elle avait remarqué les larmes sur les joues de son ami et elle avait compris qu’Öde n’avait pas survécu. Il l’avait néanmoins aidée à se relever et elle découvrit qu’elle était nue. Non pas que cette nudité la gênait particulièrement, encore moins devant Sam qui la connaissait si bien, mais elle se demandait bien à quel moment elle avait perdu ses vêtements et ce qu’ils étaient devenus. D’autre part, elle avait remarqué de drôles de stries sur sa peau, comme un tatouage en filigrane qui lui en rappelait d’autres auxquels elle n’avait pas envie de penser. Elle avait jeté un regard interrogateur à Sam et il avait baissé les yeux avant de lui raconter ce qu’il avait vu. Elle ne put que constater qu’il disait vrai car le cadavre encore fumant de l’énorme Skaad gisait sur le sol, juste sous ses yeux. Puis il prononça le mot avec hésitation : Haxä. Bien sûr, elle savait ce que ça signifiait, elle ne parvenait tout simplement pas à accepter cette possibilité.

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Voyages en Ogäll ou Les Contrées Hostiles – Chapitre II 2 décembre, 2010

Classé dans : fictions,Voyages en Ogäll — Ewillana @ 20:37

 

II.

Drakensvärt


Drakensvärt la Ténébreuse était l’une des grandes cités qui faisaient la gloire de la région d’Öskaalie. D’aucun lui enviait ses remparts couleur d’ébène qui avait contribué à sa légende. On racontait que dans les temps anciens, avant que cette partie du monde ne soit recouverte par les sables, un dragon mythique s’était posé là pour mourir. Il avait déployé ses larges ailes noires autour de lui et s’était éteint dans un nuage de souffre. Ainsi disait-on que les remparts de la ville étaient en réalité la partie émergée des ailes du grand dragon noir et que la cité s’était construite dans leur étreinte. Cette légende expliquait la singularité de ses remparts aussi infranchissables qu’irréguliers. Personne n’aurait jamais osé imaginer qu’un architecte mal inspiré ou un peu trop porté sur la bouteille eut gâché les plans de construction des remparts de la grande cité. Quoiqu’il en soit, ces remparts irréguliers dont les extrémités étaient aussi tranchantes que l’acier donnaient à la ville cet aspect sombre et terrifiant qui inspirait le respect à toute personne étrangère à ses murs. Ces pics acérés donnaient l’impression de vouloir défier le ciel dont le Soleil impitoyable maltraitait toute forme de vie en ces lieux. Toute l’architecture de la ville avait été pensée pour résister aux assauts des éléments dans cette contrée hostile. Drakensvärt semblait presque construite dans un seul et même bloc de roche tant les rues étaient étroites et les bâtiments rapprochés les uns des autres. Tout avait été aménagé afin de limiter les déplacements longs et protéger les habitants des rayons du soleil. Le centre de la ville regroupait les fonctions essentielles de la cité: les principaux commerces et marchés, les institutions du pouvoir et les temples de culte. Ici, on vénérait bien entendu Sòl, déesse guerrière du soleil, maitresse de toute forme de vie en cette partie du monde, mais aussi Ingunäar, dieu de l’eau et de la fécondité. C’étaient des dieux infiniment beaux et terribles et leurs adeptes ne manquaient jamais de leur faire un sacrifice afin de se prémunir d’un sort funeste. On n’oubliait pas non plus d’adresser une prière aux esprits du désert qui pouvaient provoquer d’infernales tempêtes de sable et égarer le voyageur imprudent aussi bien qu’ils pouvaient le mener vers les merveilleux trésors d’un oasis encore vierge. Afin de rester en bons termes avec eux, il convenait aussi de ne jamais provoquer leur colère par une quelconque offense, en ne crachant jamais dans le sable, par exemple. Ainsi, mille et une règles régissaient la vie des Svärtiens au quotidien dans l’espoir de ne jamais déplaire aux forces qui ordonnaient leur univers.

Mais si les croyances svärtiennes alimentaient bien des plaisanteries en d’autres lieux, contribuant pour partie à leur renommée, les Svärtiens étaient surtout connus pour leurs talents d’orfèvre et de forgeron. En effet, le Sud de l’Öskaalie regorgeait de gisements des plus précieux minerais du monde auxquels on associait des propriétés plus ou moins magiques selon les régions : Or bleu aux vertus médicinales diverses, Obsidienne noire utilisée dans la fabrication des bijoux et des armes afin d’assurer détermination et force à son détenteur, Rubis pour la fertilité et plus banalement Fer dont les propriétés concrètes se passaient de commentaires. On trouvait encore à profusion de ces richesses dans les profondeurs des grottes situées à l’extérieur des portes de la ville, dans le dédale des Rocheuses. Ce territoire, sans appartenir à qui que ce soit, était généralement rattaché aux terres svärtiennes, non en raison de sa proximité mais plutôt du fait de sa dangerosité. C’était notamment le lieu de prédilection des Skaads pour la ponte durant la saison des Grands Orages car ils aimaient enfouir leurs oeufs au plus profond des grottes. Et gare à l’aventurier malchanceux qui confondait un oeuf de Skaad avec une pierre précieuse ! Mais les Skaads n’étaient pas les seuls dangers de ces montagnes : leur complexité avait tôt fait de perdre le voyageur non initié et les éboulements étaient fréquents. Il fallait aussi composer avec toutes sortes de créatures rampantes ou volantes et de plantes dont la beauté n’avait d’égale que leur toxicité. Les habitants de Drakensvärt avaient une connaissance infinie de cette ancienne chaine de montagnes qui marquait la frontière entre l’Öskaalie et les Mers de Saphir. En naissant et en vivant dans les dunes, ils apprenaient vite les pièges redoutables de leur environnement, initiation indispensable pour tous ceux qui souhaitaient survivre. Cependant, il n’était pas rare de découvrir des restes humains ou d’animaux en parcourant ces grottes et ce n’était point un hasard si de riches investisseurs étrangers préféraient embaucher des guides svärtiens pour explorer ces lieux plutôt que d’envoyer des compatriotes. Aussi, les services des Svärtiens se vendaient à prix d’or et étaient tout autant recherchés que leurs oeuvres d’art et cela contribuait à la richesse de la cité. Tout aussi naturellement, Drakensvärt avait bénéficié des gisements pour son développement et s’était rapidement hissée au rang de puissance et de splendeur d’Öskaalie. On venait de partout pour admirer sa beauté, ses magnifiques constructions dont la moindre porte, le moindre ornement était un chef d’oeuvre de ferronnerie. Mais si les minerais précieux étaient avant tout dédiés à l’expression artistique des artisans de Drakensvärt, ils étaient aussi une monnaie d’échange ayant permis l’aménagement de la ville et notamment son approvisionnement en eau et son évacuation. Un système de canalisation aussi ingénieux que couteux avait vu le jour après des années de travaux titanesques quelques décennies plus tôt, quand l’expansion de la ville et l’explosion démographique avaient rendu indispensable un approvisionnement en eau à grande échelle. Par la même occasion, les bâtiments de la ville avaient pris quelques étages et les quartiers résidentiels s’étaient développés. Les riches avaient rapidement migré vers les Palmeraies à la périphérie de la cité dans les quartiers les plus éloignés du centre-ville surpeuplé et constamment embouteillé. À l’abri des grands arbres, ils s’assuraient fraicheur et calme et envoyaient leurs domestiques pour leurs commissions importantes dans le coeur de la ville. De fait, plus on s’éloignait du centre, plus les demeures se faisaient imposantes et somptueuses. Dès lors, on peut sans peine imaginer l’ébahissement de l’étranger qui, après un long et périlleux voyage, voyait soudain émerger sous ses yeux incrédules ces remparts noirs et brillants renfermant comme un écrin cette cité-bijou entourée de palmiers verdoyants contrastants étrangement avec l’austérité des miradors.

C’était là qu’avaient grandi Saya et son ami Samuel ainsi que leurs chevaux, Nöraa et Öde. Comme on l’a dit, les chevaux avaient une place importante en Öskaalie, mais c’était également vrai pour toutes les espèces vivantes et sensibles qui peuplaient cette région. La vie était bien trop rare et précieuse pour être gaspillée inutilement. Ainsi, les équidés étant des alliés naturels des humains dans cette partie du monde, ils trouvaient refuge dans la cité, et vivaient librement dans les Palmeraies, véritables oasis où l’on cultivait aussi moult variétés de plantes et de céréales. Il n’était d’ailleurs pas rare que les chevaux se servent dans les cultures mais ils bénéficiaient généralement des largesses des cultivateurs, qui veillaient à poser des clôtures afin de limiter les dégâts. En échange de leur clémence, ces derniers pouvaient compter sur l’aide précieuse des équidés pour les débarrasser efficacement des mauvaises herbes. La cohabitation entres humanoïdes et animaux était paisible en Öskaalie, à condition que l’une des espèces n’ait pas un intérêt particulier à défendre nécessitant d’éliminer la vie de l’autre. C’était ce terrible et fragile équilibre entre les forces et les intérêts de chacun à survivre qui rythmait la vie et ses tragédies dans le désert. Tout du moins la plupart du temps, car il arrivait parfois que les humains se chargent eux mêmes de cette besogne.

 

 
 

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