Le Bricabrac Schizophrénique

des idées en vrac, une pincée de bonne humeur et une bonne dose d’amitié…

 

Amour et psychanalyse 12 novembre, 2010

Classé dans : réflexions isolées — Ewillana @ 15:55

Aujourd’hui, j’ai décidé de vous livrer un petit texte que j’ai écrit il y a quelques mois et que je n’ai jamais publié pour diverses raisons… Puisqu’il est difficile de vivre libre dans un monde qui ne l’est pas, j’espère que mon verbiage pourra entrouvrir des portes, des fenêtres et pourquoi pas des esprits…

La psychanalyse parle peu des relations d’amour à l’âge adulte. Une fois passée la résolution du Complexe d’Oedipe à l’adolescence, c’est le grand plongeon dans l’inconnu. Le jeune adulte se détourne une bonne fois pour toute de ses parents comme objets d’amour et d’identification, choisit un partenaire en dehors de la famille et tout va bien dans le meilleur des mondes. Après on retrouve les bonnes vieilles valeurs de notre société : mariage, famille et pourquoi pas même le labrador qui va avec. Il y a encore peu, sous l’influence de Lacan notamment, le modèle familial en psychanalyse s’est diversifié : l’homosexualité n’est plus une tare, ni une maladie mentale (depuis 1970 elle a disparu du DSMIV, la « bible » de la psychiatrie américaine), et on pense même qu’un homme puisse faire une bonne mère, qu’une mère célibataire à condition qu’elle ne vive pas en vase clos avec son enfant puisse aussi donner du « père »… Bref, les mentalités évoluent peu à peu, on finit progressivement par admettre que les « ratés de la parentalité » (homo-parentalité, mono-parentalité, problèmes de fécondité et adoption, famille recomposée…) sont avant tout des jugements sociétaux. Mais qu’en est il du couple ? De cet Amour que tout le monde cherche avec ferveur ? Rien ou peu de choses… C’est toujours le même couple monogame et exclusif qu’on entrevoit partout. Le même idéal : trouver l’âme soeur et surtout la garder. Comme si la culture et ses diktats s’arrêtaient à cette notion. On peut modifier l’architecture de la famille, mais pas besoin de remettre en question la notion de couple. Pourtant cette notion est en contradiction certaine avec ce que l’on sait du développement psychologique de l’individu et de son bon déroulement en psychanalyse… Alors faisons quelques petits rappels…


Au commencement était… Le paradis. L’enfant est dans le ventre de sa mère, dans un état de parfaite complétude et de fusion, ne manquant de rien, ne désirant rien. Bref, le bonheur absolu. La mère elle aussi est comblée. Pour la première fois peut être de sa vie de femme, elle n’est plus seule. C’est l’euphorie, la douce folie maternelle si nécessaire aux premiers liens d’attachement. L’accouchement arrive, et cet état de grâce se termine brutalement et dans la douleur, parfois avec grande difficulté. Les rêves et fantasmes maternels (mais aussi ceux du père) se confrontent à la réalité de l’enfant… Décalage parfois plus ou moins terrible et mortifère pour l’enfant et ses parents.


Si ce décalage n’est pas trop important, la symbiose physiologique de la grossesse se poursuivra naturellement par une phase de symbiose psychologique entre la mère et l’enfant. Winnicott appelle cette phase « la phase de préoccupation maternelle précoce » où la mère forme une entité fusionnelle dans un état quasi-psychotique avec l’enfant, état nécessaire pour être « parfaite », pallier tous les besoins de l’enfant quitte à les devancer. Il n’y a alors rien d’autre qui existe au monde que cette unité entre la mère et l’enfant, et celui ci construit la confiance qu’il a en lui et dans le monde grâce à ce lien, parce qu’il vit dans l’illusion (garantie par sa mère) qu’il est à l’origine de toutes ses satisfactions. En effet, sa mère étant parfaitement ajustée à ses besoins, les devançant même, c’est bien qu’il suffit de penser à quelque chose pour l’obtenir, c’est donc bien lui, le nourrisson, qui en est le maitre et décideur ! En psychanalyse, on appelle ça le sentiment d’omnipotence infantile, ou le sentiment de toute puissance infantile.


Et le mythe s’effondre. Le bébé apprend la frustration. La mère qui « va bien » sort de son état quasi-pathologique pour retourner à sa vie de femme et ses préoccupations. C’est le concept de la  « mère suffisamment bonne » chez Winnicott. Elle laisse un tiers s’introduire dans sa relation privilégiée avec le bébé, le Père (au sens symbolique et psychanalytique). Père qui vient signifier les limites de cette relation fusionnelle pour éviter que celle ci ne finisse par être destructrice pour l’enfant et pour la mère. Ainsi, la mère n’est plus « toute » à l’enfant, de même que l’enfant n’est plus « tout » à la mère. Le bébé est donc obligé d’attendre, il découvre qu’il n’est pas à l’origine de ses satisfactions, et ainsi se différencie de sa mère. Il réalise qu’il n’est pas elle, et qu’il en dépend. C’est le début de la haine. Et c’est donc dans la haine que le bébé fait le plus grand progrès : il apprend à penser. Parce qu’il doit attendre, il doit trouver un moyen de patienter. Il va donc commencer à « imaginer », en fantasmant la satisfaction de ses besoins, le retour de sa mère… Il va aussi dans le même temps commencer à investir d’autres relations, à se tourner vers autrui et bâtir les bases de sa future indépendance, notamment avec le Père…


Le temps passe. L’enfant grandit et construit son identité sur le modèle parental, premier modèle social. Le jeune enfant désire plus ou moins secrètement s’approprier alternativement chacun de ses parents et développe des sentiments haineux contre le parent rival. C’est l’œdipe. Le désir de revenir à cet état antérieur où il possédait sa mère et où il était tout pour elle. Mais il sait que c’est impossible (si tout se passe bien) et doit se résigner s’il ne veut pas perdre l’amour de l’autre parent. Il apprend aussi la différence fille/garçon, et celle des générations. La place des pairs commence à prendre de plus en plus d’ampleur et la mère doit apprendre à renoncer de plus en plus à son enfant, qui commence à prendre son indépendance.


Le temps passe encore, c’est l’adolescence. Tout à coup, le corps change, l’enfant devient en mesure de se mesurer au parent rival, il en a la maturité physique et sexuelle. C’est la reviviscence de l’Oedipe. La proximité avec les parents devient dangereuse, il faut à tout prix en sortir. Pour exister et avoir son identité propre, il va falloir s’exiler. Partir pour vivre. Ainsi l’adolescent ira chercher ailleurs ses modèles d’identification et ses objets d’amour. Trouver sa place. C’est un long travail qui commence, fait de retours et d’avancées, de succès et d’échecs, en tout cas pas un processus linéaire, en quête constante d’autonomie. On sait tous quand commence l’adolescence pour chacun d’entre nous, mais pas quand elle se termine…


On l’aura compris, chaque phase de développement est un nouveau pas vers l’autonomie, un pas vers l’autre et vers le monde. Et puis brutalement, on repasse à un modèle archaïque de relation, où l’autre doit être tout pour soi, où l’on doit être tout pour l’autre, dans un couple fusionnel et étriqué. Alors que l’on avait appris à varier ses relations, à mettre une limite à la fusion maternelle, on exige de l’autre qu’il soit le centre de son monde, à ne dépendre que de lui, au nom du Grand Amour. Ne serait ce en réalité que le fantasme d’un retour à la fusion maternelle auquel on ne peut renoncer ? Une vague de nostalgie pour un état primitif idéalisé ? Pourtant, nous avions tous appris les dangers d’une trop grande proximité : risque de perdre son identité, le contact avec la réalité, l’immense souffrance d’un désir jamais comblé, une relation où l’autre qui ne peut jamais être parfait sera toujours frustrante. La plupart du temps, nous sommes des êtres équilibrés, bien différenciés et relativement autonomes. Alors nous sommes pris de désirer « ailleurs » que dans le couple, tout comme nous nous étions dégagés de la relation maternelle pour exister. Ce serait donc un élan de santé, et pourtant c’est un interdit absolu dans notre société. J’y vois une grande contradiction. Pourquoi ce retour en arrière ? Et comment la psychanalyse peut elle passer à côté de ce paradoxe ? Alors qu’il suffirait d’accepter de partager son affection, de varier nos relations, de s’enrichir de nouvelles rencontres, d’être libre et de laisser l’autre libre en retour.


Mais voilà, la peur de la solitude est là, insidieuse, ainsi que la culture capitaliste de nos sociétés, mélange explosif. Dans une société où l’individualisme fait loi et où la propriété est devenue une valeur à laquelle se raccrocher, le modèle du couple parfait et exclusif est un idéal à atteindre. Malheureusement, nous nous y cassons les dents. Tout comme il était aliénant, impossible et malsain pour la mère de rester à jamais parfaite pour son enfant, l’autre ne peut pas correspondre à nos attentes comme un parfait miroir. Il s’épuisera à vouloir nous satisfaire dans le même temps que nous n’arriverions pas à le combler parfaitement. Cet amour s’auto-consumera avec le temps, et les désillusions arriveront petit à petit. On commencera à se dire que l’herbe serait peut être plus verte ailleurs, et ce constat mènera à la rupture parce que dans le couple exclusif, il n’y a pas de demi-mesure : soit on aime l’autre absolument, soit on ne l’aime plus. Tout comme le bébé croyait avoir une mère parfaite quand elle le comblait ou une mère mauvaise et persécutrice quand elle le frustrait (voir notamment les travaux de Mélanie Klein), les membres du couple exclusif ne font pas dans la nuance. Et après la séparation, on continuera la quête impossible et sans fin de l’autre parfait qui saura exaucer nos voeux de complétude. Dans le pire des cas, nous serons tellement apeurés à l’idée de finir seuls que nous préférerons rester enchainés à un autre que l’on n’aime plus ou moins, quitte à sacrifier les relations possibles et l’enrichissement de nouvelles rencontres pour maintenir l’illusion de la stabilité et de l’harmonie dans un couple aussi creux qu’un arbre mort qui ne tient que par ses racines.


Pour pallier souffrances de ce mode relationnel impossible à tenir dans sa position idéale, la psychanalyse et la psychologie ont développé les thérapies de couple, ultimes tentatives pour conserver à toute force l’unité du couple. Sauver le navire à la dérive. Sans se poser la question de savoir si ce n’est pas l’architecture même du couple qu’il faudrait remettre en cause. Sans travailler cette angoisse profonde de la solitude et de l’abandon, l’origine de la jalousie. Qui n’ont en fait rien à voir avec le couple, mais où tout est à comprendre dans l’histoire du sujet et sa construction identitaire. Sans développer un nouveau modèle relationnel où la propriété sur l’autre disparaitrait, où les places seraient plus flexibles, plus fluides, ainsi que les sentiments et les individus plus libres. Où il serait possible de se dégager de l’autre, de ne plus en être dépendant et de chercher des satisfactions dans la relation aux autres, de partager son affection, sans pour autant verser dans le vagabondage sexuel ou pseudo-affectif. Une juste mesure dans la relation à autrui, où l’authenticité primerait sur la peur de l’inconnu et de la solitude. C’est dans un modèle dégagé des contraintes de l’attachement forcené qu’on pourrait investir plus de temps pour soi, pour s’épanouir en tant que personne, développer d’autres relations riches sur le plan intellectuel, affectif et pourquoi pas sexuel. Pour cela la psychanalyse et la psychologie ont encore beaucoup de barrières intellectuelles, culturelles et sociales à franchir…

 

2 Commentaires

  1.  
    Sven
    Sven écrit:

    Bonjour,

    je me permets de commenter votre article, et je souhaiterais développer une certaine critique vis à vis de celui ci. Je suis d’accord avec vous sur la plupart des points, mais certaines de vos idées me laissent perplexe. Je ne m’étendrais pas sur les considérations psychanalytiques, ce n’est pas de mon ressort. Quand vous exposez les limites d’un couple exclusif, ou l’autre doit être tout pour soi et l’on doit être tout pour l’autre, je ne peux que vous donner raison. Une telle situation de dépendance n’est satisfaisante ni pour l’un ni pour l’autre. Ensuite vous énoncez l’idée d’une liberté dans le couple, d’une certaine forme d’indépendance. Sur ce point là je vous rejoins également. On peut être en couple, aimer la personne et éprouver des sentiments ou de l’attirance pour une autre, d’accord. Mais doit on réellement aller jusqu’au bout de ce raisonnement ? Ne faut il pas poser une certaine nuance ? Faut il se laisser aller à vivre toutes ses passions jusqu’au bout, jusqu’à avoir des relations amoureuses avec plusieurs personnes à la fois ? On laissera de coté les considérations de « propriété sur l’autre » ou même de « jalousie », cela va au delà. Mais dans l’idée d’être en « couple » avec deux ou trois personnes à la fois, peut on développer des relations aussi profondes ? Ne risque t-on pas de verser dans une certaine superficialité ? En effet, dans l’hypothèse d’un couple fonctionnant sur ce système, on ne fait aucun projet, on ne cherche pas à bâtir quelque chose mais simplement à se satisfaire personnellement. Imaginez un couple de deux personnes vivant chacune plusieurs relations amoureuses simultanées, imaginons maintenant que ce couple aie un enfant. Le père voudra t’il l’élever, sachant qu’il a lui-même une ou deux autres personnes vers qui se tourner, et sachant également qu’il n’est qu’une option parmi deux ou trois dans la vie de sa compagne ? On ne peut rien bâtir la dessus, aucun projet d’avenir, tout est dans le superficiel. Mais, tout le monde ne partage pas cette façon visionnaire de voir le couple. On peut aller plus loin. On peut poser l’hypothèse que l’autre personne ne partage pas ces idées. S’ensuivent questionnements, interrogations et doutes, qui sont légitimes. Cette personne est elle réellement heureuse avec moi ? Pourquoi a t’elle besoin de chercher ailleurs une satisfaction ? Elle n’est pas « assez » satisfaite avec moi ? Ces interrogations mène à une insatisfaction du rapport l’autre, non pas parce qu’il n’est pas tout pour l’être aimé, mais parce qu’il est conscient de ne pas rendre l’autre pleinement satisfait. Suivant votre raisonnement, je dirais que cette relation doit s’arrêter dès ce moment. En effet, pour une satisfaction personnelle, on impose à l’autre une relation insatisfaisante, ce qui si vous me permettez est le summum de l’individualisme.
    Enfin, j’ai énoncé que dans vos certitudes sur comment doit fonctionner un couple, vous manquez de nuance. Cette nuance, je vous la propose.

    N’est il pas possible d’être en couple, d’être heureux avec l’autre, et de se laisser une liberté mutuelle ? N’est il pas possible d’être en couple et de conserver son indépendance ? En d’autres termes mener sa petite vie, avoir des amis différents de ceux de l’être aimé, mener des vies indépendantes sans toutefois aller voir ailleurs ? Aimer sans être dépendant de l’autre, n’est ce pas cela aimer véritablement ?

    Je conclurais juste sur l’idée que ce n’est pas parce qu’on n’a pas été heureux en couple que cela est impossible. Et de mon point de vue, ce n’est pas le cas.

    Et puis, si l’on n’arrive déjà pas à être heureux a deux, n’est ce pas se rajouter de la confusion que de chercher à vivre plusieurs aventures à la fois ?

    Cya,
    Svenoux.

  2.  
    fiptornabobia
    fiptornabobia écrit:

    tres interessant, merci

Commenter

 
 

VAUT MIEUX PREVENIR QUE PERIR |
TOUR ANTOINE et CLEOPATRE |
dearlove |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | THE EMPEROR TRIES
| Le Blog de Papy Steph
| La Caverne d"Ali Baba